Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Auteur : Lelius
La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !
Celui qui entre par hasard dans la demeure d’un poète Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui Que chaque nœud du bois renferme davantage De cris d’oiseaux que tout le cœur de la forêt Il suffit qu’une lampe pose son cou de femme À la tombée du soir contre un angle verni Pour délivrer soudain mille peuples d’abeilles Et l’odeur de pain frais des cerisiers fleuris Car tel est le bonheur de cette solitude Qu’une caresse toute plate de la main Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes La légèreté d’un arbre dans le matin.
Tout droit sortie d’une cantate de Jean-Sébastien Bach, on s’attendrait à ce que pareille injonction soit chantée par la voix unifiée et profonde d’un choeur nombreux et enthousiaste, et pourtant… C’est à une seule voix de soprano, juvénile et fraîche, que le Cantor a confié cet appel déterminé au bonheur.
Ni sa modestie, ni son inspiration profane, n’entament la beauté de cette cantate BWV 202, l’une des plus populaires du Maître, écrite pour soprano soliste avec hautbois, cordes et continuo.
Comme le texte l’indique, elle a été écrite pour la célébration d’un mariage. Et si son style a laissé penser aux historiens qu’elle fut composée dans les années 1717-1723, lorsque Bach était à Cöthen, les recherches récentes la situeraient plutôt à une période plus ancienne, quand notre jeune compositeur était employé comme organiste à Weimar.
Le chef d’orchestre américain, directeur musical du Boston Baroque, Martin Pearlman, résume si justement l’atmosphère heureuse de cette cantate qu’il serait dommage, avant de se laisser aller au plaisir de la musique, de ne pas lui donner un instant la parole :
La cantate s’ouvre au milieu d’« ombres sombres, de givre et de vents », tandis que des arpèges ascendants des cordes créent une atmosphère brumeuse et que le hautbois et la soprano solos tissent un contrepoint tortueux et harmoniquement changeant. Alors que l’atmosphère s’éclaircit et que le monde renaît, la cantate se tourne vers des pensées de printemps et d’amour, et la musique devient plus simple et plus dansante. L’œuvre se termine par une véritable danse, une joyeuse gavotte, dans laquelle la soprano ne chante que dans la section médiane, où elle orne l’air de la danse : « Dans le contentement, puissiez-vous voir mille jours lumineux de bonheur. »
Cantate BWV 202 Weichet nur, betrübte Schatten Dissipez-vous, ombres lugubres
Netherlands Bach Society Sayuri Yamagata, violon & direction Julia Doyle, soprano
1. Aria
Weichet nur, betrübte Schatten, Dissipez-vous, ombres lugubres, Frost und Winde, geht zur Ruh! Gel et vent, reposez-vous ! Florens Lust Le plaisir de Flora Will der Brust Accordera à nos cœurs Nichts als frohes Glück verstatten, Rien d’autre qu’un joyeux bonheur, Denn sie träget Blumen zu. Car elle arrive en portant des fleurs.
2. Récitatif
Die Welt wird wieder neu, Le monde redevient nouveau encore, Auf Bergen und in Gründen Sur les collines et dans les vallées Will sich die Anmut doppelt schön verbinden, Le charme se joindra avec une beauté double, Der Tag ist von der Kälte frei. Le jour est libéré de toute fraîcheur.
3. Aria
Phoebus eilt mit schnellen Pferden Phébus se hâte avec ses chevaux rapides Durch die neugeborne Welt. À travers le monde nouveau-né. Ja, weil sie ihm wohlgefällt, Oui, puisque ceci le charme tant, Will er selbst ein Buhler werden. Il veut lui-même devenir un amant.
4. Récitatif
Drum sucht auch Amor sein Vergnügen, Donc Amour cherche aussi son plaisir, Wenn Purpur in den Wiesen lacht, Quand la pourpre rit dans les prairies, Wenn Florens Pracht sich herrlich macht, Quand la splendeur de Flora devient glorieuse, Und wenn in seinem Reich, Et quand dans son royaume Den schönen Blumen gleich, Comme les fleurs magnifiques Auch Herzen feurig siegen. Les cœurs sont aussi victorieux dans leur ardeur.
5. Aria
Wenn die Frühlingslüfte streichen Quand la brise du printemps passe Und durch bunte Felder wehn, Et souffle à travers les prairies colorées, Pflegt auch Amor auszuschleichen, Amour souvent a aussi l’habitude de s’esquiver, Um nach seinem Schmuck zu sehn, Pour voir ce qui est sa gloire Welcher, glaubt man, dieser ist, Et cela, on le sait, c’est Dass ein Herz das andre küsst. Qu’un cœur en embrasse un autre.
6. Récitatif
Und dieses ist das Glücke, Et c’est le bonheur, Dass durch ein hohes Gunstgeschicke Quand grâce à un sort très favorable Zwei Seelen einen Schmuck erlanget, Deux âmes obtiennent un tel trésor, An dem viel Heil und Segen pranget. Qui resplendit de prospérité et de bénédiction.
7. Aria
Sich üben im Lieben,
S’exercer à l’amour, In Scherzen sich herzen
Plaisanter tendrement, Ist besser als Florens vergängliche Lust.
Est meilleur que les plaisirs qui se fanent de Flora. Hier quellen die Wellen,
Ici les vagues coulent, Hier lachen und wachen
Ici rient et veillent Die siegenden Palmen auf Lippen und Brust.
Les palmes de la victoire sur les lèvres et les seins
8. Récitatif
So sei das Band der keuschen Liebe,
Puisse le lien d’un chaste amour, Verlobte Zwei,
Couple de fiancés, Vom Unbestand des Wechsels frei!
Être libre de l’inconstance du changement ! Kein jäher Fall
Qu’aucun accident soudain Noch Donnerknall
Ni de coup de tonnerre Erschrecke die verliebten Triebe!
Ne troublent vos désirs amoureux !
9. Aria (Gavotte)
Sehet in Zufriedenheit
Voyez dans le contentement Tausend helle Wohlfahrtstage,
Un millier de jours brillants et heureux, Dass bald bei der Folgezeit
Pour que bientôt dans l’avenir Eure Liebe Blumen trage!
Votre amour puisse porter un fruit !
Il n’y a pas de vieux tango ou de nouveaux tango. Le Tango est un. Peut-être que la seule différence est dans ceux qui le font bien et ceux qui le font mal !
Aníbal Troilo, « Pichuco » Chef d’orchestre, compositeur et bandonéoniste,(1914-1975)
Astor Piazzola (1921-1992)
Et d’ailleurs, faut-il nécessairement être argentin pour « bien faire » le tango ?
Sans doute la part en soi de racines argentines confère ce plus de talent créatif à l’interprète ou au compositeur de cette musique tellement marquée par ses origines. Mais quand on aime le tango aussi passionnément que l’excellente bandonéoniste coréenne Sang-Ji Koh, l’âme argentine, celle-là même que décrit Borges, façonnée par l’histoire d’un peuple et d’un pays, finit peu ou prou, par couler dans ses veines. Alors le tango se fait entendre, « noir, créole et lumineux » ; il exprime, sans concession à son authenticité, sa vraie nature : « une pensée triste qui se danse sans mélancolie, une pensée sanglante retournée en pas de volupté ».
Sang-Ji Koh
Piazzola compositeur – Sang-Ji Koh et ses musiciens jouent :
‘Calambre’
∑
L’homme commande la danse, il est un peu voyou, il est excitant, il a l’odeur d’un gaucho et un couteau dans la poche. On le sent prêt à se battre, et prêt à aimer.
Borges – Tango – Quatre conférences
Sang-Ji Koh compose – Sang-Ji Koh et ses musiciens jouent – un couple danse :
Combien de fois aurai-je dit ou écrit, empruntant l’expression à mon cher Cioran, que j’étais poète par tous les vers que je n’avais jamais écrits ? Combien de fois, l’âme bouleversée, aurai-je rêvé, le temps d’une lecture – et d’une relecture, pour faire durer et l’illusion et le plaisir –, être l’auteur des vers qui m’emportaient vers un ailleurs dont je ne supposais même pas l’existence ? A l’heure même où je franchis une énième dizaine de mes années, me croyant enfin hors d’atteinte, je découvre la poésie de Colette Gibelin.
Qui au bout des ans resterait sourd à son exhortation ?
Que faire maintenant ? N’attends pas le soleil, invente-le N’attends pas que la vie s’épanouisse étreins-la
Fais simplement ta part de colibri avec ténacité Accueille en toi les lumières du silence Continue le chemin même si raboteux Une source neuve jaillit à chacun de tes pas
Touché ! En plein coeur.
≈
Entre doute et ferveur (extrait)
Au-delà de la mer, disais-tu, quelles lumières ? Vers quel destin de pierre et de sable tourner des visages creusés par la brûlure d’exister ? Le vent tournoie. Le vent fait vibrer l’impossible, violon pour la soif, jungle verte dans l’ocre désert.
Au-delà, je répète au-delà, pour savourer le mot dans ses contours d’eau pure, Au-delà, c’est déjà dire le grand saut dans l’aube libre aux senteurs d’oasis. Et le rêve revient s’accroche comme lierre aspire la sève pour la pulpe à venir Toujours, la pulpe est à venir. Demain sera de menthe et de jasmin Demain peut-être ?
La mer, franchir la mer, la mémoire et l’exil. Le jour palpite comme une île, minuscule cœur de l’immensité.
Depuis longtemps les grands oiseaux ont pris le large, aile sauvage et magnifique envol. Atteindront-ils l’Eldorado qui danse, feu follet, danse dans le regard chargé de tant de brume et se perd au lointain ?
Au-delà de la mer comme un mirage à l’infini, cette terre brûlée en attente de pluie. Interminable combat des vivants pour que s’installe une clarté vivace. Lancinante espérance.
Dans l’ombre de tes yeux j’ai vu passer tous les instants du vivre, noires blessures, éclats du soleil, chemins d’herbes et de poussière, Et tu rayonnais malgré la détresse.
Si la mort est au bout du chemin, qu’elle soit l’estuaire où la rivière abandonne ses boues pour entrer, nue, dans l’océan.
Au-delà des mers, disais-tu, Quelles sources nouvelles ?
Son talent me charma, il y a chez elle une supériorité réelle, un sentiment profond et vrai, une élévation constante.
Franz Liszt (après un concert de Clara Schumann)
Clara Schumann par Franz Hanfstaengl – 1860
L’enchantement est toujours au rendez-vous quand on écoute une oeuvre de Clara Schumann, aussi modeste soit-elle.
La remarquable et remarquée pianiste qu’elle était, confrontée aux conservatismes de son temps n’a pas pu exprimer l’étendue de son immense talent de compositrice. Et pourtant elle laisse à la postérité un peu moins d’une cinquantaine d’oeuvres partagées entre musique vocale et musique pour le piano, ainsi que quelques compositions pour petites ou grandes formations.
Particulièrement douée elle a cependant beaucoup appris de ses maîtres, directement ou par l’écoute, et, naturellement elle a reçu de chacun une part d’influence. Mais jamais elle ne se laisse aller à l’imitation et encore moins à la copie.
A 21 ans, l’année de son mariage avec Robert, s’affranchissant des conventions compositionnelles de la sonate, elle écrit les « Flüchtige Stücke », 4 pièces fugitives Op. 15, qui laissent, chacune, transparaître la patte de tel ou tel de ses célèbres aînés, mais qui, toutes, à travers leurs différences, expriment fidèlement la personnalité déjà affirmée de la jeune musicienne.
1/ Larghetto : Ambiance pathétique en Fa majeur et lenteur nocturne d’un crépuscule à Nohant…
2/ Un poco agitato : Lignes vives et tendues, petit signe à Mendelssohn, en La majeur…
3/ Andante espressivo : Ne croiserait-on pas Eusebius sur le chemin de cette nouvelle escapade nocturne en Ré majeur ?…
4/ Scherzo : Rythme enjoué en Sol majeur. Les courtes sonates de Beethoven résonnent en filigrane…
Michelle Cann, pianiste prodige et de grande sensibilité nous convie, à travers ces 4 pièces fugitives, à cette rencontre romantique des plus charmantes :
Si je m’endormais au cœur du Rien dans des confins rongés d’eaux grises Si je naissais dans des berceaux taillés dans le cœur des géants Si j’avais le soleil pour dais, la nuit pour traîne et si le cœur Du Monde résonnait avec les oiseaux sauvages dans mon cœur
Alors peut-être au centre de tout naîtrait une rose Non plus un cri, mais une fleur vive dans un jardin Et toutes les rumeurs, le bruit du ressac, le train des houles Se tairaient pour une seule rose et son parfum.
Les arbres morts reverdiraient pour remonter dans leur voyage Pour annoncer que sur les plages les hauts nuages et les vents Ne croient plus aux Dieux morts, que tout revit dans la durée D’une fleur d’un seul jour, que le temps partage le temps,
Et que tout continue et que tout recommence Que l’intérieur regarde et parle et refleurit Dans le silence revenu où l’on entend battre une rose.
Les grands amateurs de vins disent avec juste raison qu’un simple et bon rôti est de loin le mets le mieux adapté à une dégustation, aucun goût d’aucune sorte ne venant altérer la sensibilité du palais et du nez, tout entiers dédiés aux crus proposés.
Nos oreilles obéissent aux mêmes lois, aussi rien de tel qu’une oeuvre connue et familière pour concentrer toute leur attention – et le plaisir de leur propriétaire – sur les vertus et qualités des musiciens qui l’interprètent.
Edvard Grieg 1843-1907
C’est pourquoi l’ombre de notre figuier accueillera pour la circonstance l’oeuvre la plus connue du plus nordique des compositeurs : Peer Gynt (suite N°1 – Op.46) de Edvard Grieg. Ainsi serons-nous tout à la « dégustation » du Trondheim Symphony Orchestra (inconnu de votre serviteur jusqu’à ce jour) dirigé par leur formidable cheffe coréenne, Han-Na Chang, (violoncelliste prodige venue avec bonheur depuis quelques années à la direction d’orchestre), si expressive et si charismatique, et qui possède l’art magique de tenir en équilibre sur la pointe de sa baguette le souffle ténu de tout son orchestre. Les pianissimi qui concluent la mort de Aase sont prodigieux. – Ce n’est pas grande prophétie que d’imaginer cette jeune cheffe bientôt au pinacle des directeurs d’orchestre.
Manière ô combien agréable de redécouvrir le chef d’oeuvre que Grieg composa pour la pièce de théâtre éponyme de son compatriote Henrik Ibsen avant de reconsidérer ses partitions en deux suites orchestrales, conservant toutefois à chacun des tableaux musicaux l’expression programmatique qui était originellement la sienne.
Peer Gynt – Suite N°1 Op. 46(1888)
1/Au matin – Allegro pastorale Atmosphère douce et paisible pour ce lever du jour sur la campagne norvégienne sortant de sa torpeur nocturne.
2/ La mort de Aase – Andante doloroso Sombre mélodie pour accompagner le douloureux moment de la mort de Aase, la mère de Peer.
3/ Danse d’Anitra – Tempo di mazurka Ambiance envoûtante et mystérieuse des danses orientales qui éloigne un temps l’auditeur des froideurs norvégiennes. Morceau le plus connu… et le plus « utilisé ».
4/ Dans l’antre du Roi de la Montagne – Alla marcia molto marcato, Più vivo, Stringendo al fine Le pas lourd des créatures fantastiques martèle le sol de la caverne dans laquelle Peer Gynt s’est engagée. S’ensuivra une course effrénée, dont la musique traduira la tension et l’excitation provoquées par le danger en rythmes emportés.
Trondheim Symphony Orchestra
Direction Han-Na Chang
La prise de vue est d’une rare qualité.
Comme il serait souhaitable d’avoir dans les mêmes conditions la Suite N°2 Op. 55
Peer Gynt ou les tribulations d’un vaurien plein d'imagination, passionné par les histoires fantastiques et qui rêvait de devenir roi.
C'est le récit, tragique et drôle, du voyage allégorique et onirique d’un homme incapable de trouver dans sa vie le moindre motif de satisfaction, qui abandonne son village et celle qui pourrait le rendre heureux pour rejoindre ses chimères, espérant conquérir le monde. Il multipliera les conquêtes féminines, les contrées découvertes. il fera même fortune. Mais sa vie de débauche le ruinera.
Vieux et seul, il reviendra vers sa terre natale, espérant y retrouver son amour abandonné et connaître, du moins l'espère-t-il, le véritable bonheur.
A l'instar des péripéties théâtrales du personnage, la musique de Grieg ne manque ni d'émotion ni de fantaisie.
Un jour quand nous dirons : “c’était le temps du soleil, Vous souvenez- vous, il éclairait la moindre famille, Et aussi bien la femme âgée que la jeune fille étonnée, Il savait donner leur couleur aux objets dès qu’il se posait. Il suivait le cheval coureur et s’arrêtait avec lui, C’était le temps inoubliable où nous étions sur la Terre, Où cela faisait du bruit de faire tomber quelque chose, Nous regardions alentour avec nos yeux connaisseurs, Nos oreilles comprenaient toutes les nuances de l’air Et lorsque le pas de l’ami s’avançait nous le savions, Nous ramassions aussi bien une fleur qu’un caillou poli. Le temps où nous ne pouvions attraper la fumée, Ah ! c’est tout ce que nos mains sauraient saisir maintenant”.
Publié le 20/12/2012 sur ‘Perles d’Orphée’
A l’attention d’un ami qui s’éloigne doucement et qui aimait tant ce petit poème.
Théophile Steinlen 1859-1923
L’Horloge
Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats.
Un jour un missionnaire, se promenant dans la banlieue de Nankin, s’aperçut qu’il avait oublié sa montre, et demanda à un petit garçon quelle heure il était. Le gamin du céleste Empire hésita d’abord ; puis, se ravisant, il répondit : « Je vais vous le dire. » Peu d’instants après, il reparut, tenant dans ses bras un fort gros chat, et le regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux, il affirma sans hésiter : « Il n’est pas encore tout à fait midi. » Ce qui était vrai.
Pour moi, si je me penche vers la belle Féline, la si bien nommée, qui est à la fois l’honneur de son sexe, l’orgueil de mon cœur et le parfum de mon esprit, que ce soit la nuit, que ce soit le jour, dans la pleine lumière ou dans l’ombre opaque, au fond de ses yeux adorables je vois toujours l’heure distinctement, toujours la même, une heure vaste, solennelle, grande comme l’espace, sans divisions de minutes ni de secondes, une heure immobile qui n’est pas marquée sur les horloges, et cependant légère comme un soupir, rapide comme un coup d’œil.
Et si quelque importun venait me déranger pendant que mon regard repose sur ce délicieux cadran, si quelque Génie malhonnête et intolérant, quelque Démon du contretemps venait me dire: « Que regardes-tu là avec tant de soin ? Que cherches-tu dans les yeux de cet être ? Y vois-tu l’heure, mortel prodigue et fainéant ? » Je répondrais sans hésiter : « Oui, je vois l’heure ; il est l’Éternité ! »
Metropolitan Opera saison 2018-2019
Mise en scène John Dexter
Direction Yannick Nézet-Seguin
Mère Marie :Karen Cargill – mezzo soprano
Ave Maria(Acte II – premier tableau)
Mère Marie de l’Incarnation – Mes sœurs, Sa Révérence vient de vous dire que notre premier devoir est la prière. Conformons-nous donc, non seulement de bouche, mais de cœur, aux volontés de Sa Révérence. (Un signe de tête et les moniales s’agenouillent.) – «Ave Maria.»
Les Religieuses – «Gratia plena.»
Mère Marie – «Dominus tecum. Benedicta tu in mulieribus et benedictus fructus ventris tui Jesu.»
Les Religieuses – «Dominus tecum. Benedicta tu in mulieribus et benedictus fructus ventris tui Jesu.»
La Prieure – «Sancta Maria, ora pro nobis peccatoribus.»
Les Religieuses (en murmurant) – «Mater Dei, ora pro nobis peccatoribus nunc et in hora mortis nostrae. Amen.»
*Bate coxa : lutte dansée brésilienne plus ou moins dérivée de la Capoeira, consistant à déstabiliser l’adversaire par des coups de pieds portés aux mollets et aux cuisses.
De sa rive l’enfance Nous regarde couler : « Quelle est cette rivière Où mes pieds sont mouillés ; Ces barques agrandies, Ces reflets dévoilés, Cette confusion Où je me reconnais, Quelle est cette façon D’être et d’avoir été ? »
Et moi qui ne peux pas répondre Je me fais songe pour passer aux pieds d’une ombre.
Au bureau ? En plein mois d’août ?… Et sans climatisation peut-être ?…
Harangues et râleries fusent. Légitimes certes. Mais rien ne dit que le climatiseur est en panne. Et puis, où serait-on plus à l’ombre qu’au bureau par ces temps caniculaires. Enfin, si l’on voulait bien cesser de faire la mauvaise tête et prendre l’ascenseur jusqu’au bric-à-brac du ‘petit bureau’ (« tiny desk »), on pourrait bien ne pas regretter cette terrible décision.
Là, point d’ordinateur, de paperasserie, de téléphone et autres importuns aux questions embarrassantes ! Une patronne, évidemment, mais qui ne rêverait pas de l’entendre ‘chanter’ sur son dos à longueur de journée ? Et pour cause… une des plus talentueuses et des plus gracieuses mezzo-soprano de notre temps : Joyce DiDonato.
Joyce DiDonato
Aujourd’hui réunion ! – Pas de doute, on est bien au bureau ! Pour la session du jour – la ‘jam session’ faudrait-il dire –, la patronne a fait appel à quelques consultants externes : tous excellents musiciens de divers univers stylistiques, jazz inclus, off course ! Objet du ‘meeting‘ : chant et improvisations sur des airs anciens composés aux XVIIème XVIIIème et XIXème siècles… – Surprise pour tous ceux qui pensaient aux prévisions de résultats et autres projets d’amélioration du service clients ! L’amour seul est au programme. Et pas d’inquiétude, pour le chant personne ne sera sollicité, la patronne assure, sympathie en prime, en anglais pour les explications, en italien pour l’art.
Pour ceux qui souhaiteraient se munir de dossiers, voici les références :
Alessandro Parisotti (1853-1913) – « Se tu m’ami » & « Star vicino » (paroles du poète italien du XVIIème, Salvator Rosa)
Giuseppe Torrelli (1658-1709) – « Tu lo sai »
Francesco Bartolomeo Conti (1681-1732) – « Quella fiamma »
Ne traînons pas, on n’arrive pas en retard aux réunions du ‘tiny desk’, n’est-ce pas ?
Un bureau comme ça, avec une telle patronne… certains retarderaient volontiers leur date de départ à la retraite.
Musiciens :
Craig Terry : piano Charlie Porter : trompette Chuck Israels : basse Jason Haaheim : batterie Antoine Plante : bandonéon
Le palais de Gormaz, comte et gobernador est en deuil ; pour jamais dort couché sous la pierre l’hidalgo dont le sang a rougi la rapière de Rodrigue appelé le Cid Campeador.
Le soir tombe. Invoquant les deux saints Paul et Pierre Chimène, en voiles noirs, s’accoude au mirador et ses yeux dont les pleurs ont brûlé la paupière regardent, sans rien voir, mourir le soleil d’or…
Mais un éclair, soudain, fulgure en sa prunelle : sur la plaza Rodrigue est debout devant elle ! Impassible et hautain, drapé dans sa capa,
le héros meurtrier à pas lents se promène : – « Dieu ! » soupire à part soi la plaintive Chimène, « qu’il est joli garçon l’assassin de Papa ! »
Car la musique est là, sur terre, elle existe à nos côtés, comme une amie, et la plénitude de son évidence donne le courage de vivre, d’écrire, de continuer.
V. Jankélévitch, B. Berlowitz, Quelque part dans l’inachevé – Gallimard, 1978
Quintessence de la composition musicale, la musique de chambre, et particulièrement son fleuron, le quatuor à cordes, demeure un domaine privilégié de l’expression de l’intime.
Bien qu’écrits dans des circonstances historiques et culturelles très différentes, le Quatuor n°8 de Chostakovitch et le « Quatuor américain » de Dvoràk, à priori si lointains l’un de l’autre, trouvent un important point de similitude dans leur capacité à exprimer les émotions profondes de leurs compositeurs respectifs confrontés aux préoccupations de leurs époques.
Dover quartet
Quand l’un, empreint de noirceur et de gravité, hurle la douleur de son temps, mu par une volonté autobiographique certaine, voire testamentaire, l’autre, inspiré par les grands espaces américains, chante, avec tout le lyrisme slave qui l’habite, l’optimisme lumineux de son pays d’accueil, sur fond de douce nostalgie.
C’est évidemment l’art des grands artistes que de pouvoir, à travers la sincérité de leurs oeuvres, exprimer autant qu’ils les créent les émotions les plus fortes, confiant à leurs admirateurs le soin jubilatoire de faire le tri… Exercice d’autant plus aisé que l’excellence des interprètes y contribuera.
Tel, ici, le jeune et très talentueux Quatuor Dover :
Cordes hurlez !
Dimitri Chostakovitch 1906-1975
Quatuor à cordes N°8en Ut mineur « À la mémoire des victimes du fascisme et de la guerre » (composé du 12 au 14 juillet 1960) Mouvement II – Allegro molto
Le caractère pseudo-tragique de ce quatuor vient de ce qu’en composant, j’ai répandu autant de larmes que je répands d’urine après une demi-douzaine de bières.
Chantez cordes !
Antonin Dvoràk 1841-1904
Quatuor à cordes N°12 en Fa majeur « Américain » (composé pendant l’été 1893)
Mouvement IV – Finalevivace ma non troppo
Imagine, après huit mois en Amérique, j’ai entendu à nouveau le chant des oiseaux ! Et ici les oiseaux sont différents des nôtres, ils ont des couleurs plus vives, et ils chantent différemment.
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy