Enchantements du dialogue

Joaquin Turina
Espagne 1882-1949

Je suis un pur Sévillan qui ne connut Séville que lorsqu’il en fut parti. Effet d’ailleurs mathématique, car il est aussi nécessaire pour un artiste de s’expatrier pour bien connaître son pays que, pour un peintre, de reculer de quelques pas afin d’embrasser la totalité de son tableau.

 

‘Rapsodia sinfonica’ (1931)

– Pour le dialogue entre deux cultures, hispanique et française, qui se rejoignent dans le parcours de Joaquin Turina, partagé entre sa ville natale, Séville, et Paris, la ville de ses études musicales à la Schola Cantorum de Vincent d’Indy et de ses rencontres – inoubliables évidemment – avec Debussy et Ravel…

– Pour l’entente heureuse entre rythmes populaires enlevés et mélodies sensuelles tout droit venus du Flamenco andalou, et orchestration raffinée inspirée des compositions classiques européennes…

– Pour la relation intime qu’instaure entre le piano et l’orchestre la partition d’un concerto – qui, pour conserver toute sa liberté d’expression, ne dit pas son nom -, véritable chorégraphie sonore d’un pas de deux symphonique…

– Pour la qualité du dialogue subtile entre les musiciens de la Camerata Filarmónica Latinoamericana et leur cheffe Grace Echauri

– Pour le mariage enchanteur, aristocratique, de l’élégante virtuosité de Maria Dolores Gaitán avec l’incomparable distinction des sonorités de son piano Bösendorfer.

Les Nations, pour raviver leur « concert », ne devraient-elles pas pratiquer plus assidument le dialogue musical ?

Pink music

Maman, steuplait, on peut regarder un dessin animé ? Steuplait ! Steuplait !

– Non les enfants, pas maintenant ! Faites d’abord vos exercices de contrebasse et, si vous avez bien travaillé, nous verrons… ! D’ailleurs votre professeur Božo Paradžik vous attend dans le jardin…

Les garnements se mettent donc au travail, l’esprit tout entier occupé par la future récompense… et, si la qualité de l’effort s’entend, le message aussi :

Alors, chose promise, chose due :

Allez, tous devant l’écran, La Panthère rose vous attend… en musique, bien sûr !

Fulgurances – XXXI – Bouts de vie

Pour vivre, il faut planter un arbre, il faut
faire un enfant, bâtir une maison.

J’ai seulement regardé l’eau
qui passe en nous disant que tout s’écoule.

J’ai seulement cherché le feu
qui brûle en nous disant que tout s’éteint.

J’ai seulement suivi le vent
qui fuit en nous disant que tout se perd.

Je n’ai rien semé dans la terre
qui reste en nous disant : je vous attends.

in Journal du scribe (Les Éperonniers – 1990)

Liliane WoutersBelgique 1930-2016

Pas rien, pas rien, le petit vent de l’aube,
Le petit rose du petit matin,
Changé en pourpre, en noir, en nuit de taupe.
Je suis la taupe et le ciel est lointain.

Pas rien, pas rien, les flaques sur la plage,
La dune blonde et la blonde clarté,
La mer sans fin et les vagues sans âges,
Nous n’y aurons dansé qu’un seul été.

Pas rien, pas rien, même si l’on décompte
Les vaches maigres, les années de chien.
J’aurai vécu tel jour, telle seconde
C’était trop peu mais ce ne fut pas rien.

in L’aloès (Luneau-Ascot – 1983)

Elle viendra – 19 – Préférence partagée

Emily sait quelque chose que les autres ne savent pas. Elle sait que nous n’aimerons jamais plus d’une poignée de personnes et que cette poignée peut à tout moment être dispersée, comme les aigrettes du pissenlit, par le souffle innocent de la mort. Elle sait aussi que l’écriture est l’ange de la résurrection.

Christian Bobin – La dame blanche (Gallimard / ‘L’un et l’autre’ – 2007)

Kitty Kielland (Norvège 1843–1914) – Un soir à Stokkavannet – 1890.
J’aime mieux me souvenir d’un Couchant
Que jouir d’une Aurore
Bien que l’un soit superbe oubli
Et l’autre réel.
.

Car il y a dans le départ un Drame
Que rester ne peut offrir –
Mourir divinement en une fois le soir –
Est plus aisé que décliner –

Emily Dickinson
Amherst (Massachusetts) 1830-1886

I’d rather recollect a setting
Than own a rising sun
Though one is beautiful forgetting—
And true the other one.

Because in going is a Drama
Staying cannot confer
To die divinely once a Twilight—
Than wane is easier—

in Car l’adieu c’est la nuit – Poésie Gallimard – 2007
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Malroux.

Fulgurances – XXX – Louanges

Barbara Strozzi (Venise 1619 – Padoue 1677)

 

 

O Maria, quam pulchra es,
quam suavis, quam decora.
 
Tegit terram sicut nebula,
lumen ortum indeficiens,
flamma ignis, Arca federis,
inter spinas ortum lilium,
tronum [S]ion in Altissimis
in columna nubis positum.
 
O Maria…
 
Ante sæcula creata
girum cœli circuivit sola,
profundum abissi penetravit.
Et in fluctibus maris ambulavit,
omnium corda virtute calcavit,
et in hereditate Domini morata est.
 
Tegit terram…
O Maria…
 
Alleluia.
Ô Marie, que tu es belle,
que tu es douce, que tu es avenante.
 
Elle enveloppe la terre tel un nuage,
une lumière s’élève infaillible,
une flamme, un feu, l’Arche d’Alliance,
un lys poussé parmi les épines,
le trône de Sion placé au plus haut
dans une colonne de nuée.
 
Ô Marie…
 
Avant la création des siècles,
elle a parcouru les confins du ciel,
et a pénétré les profondeurs de l’abîme.
Elle a marché sur les flots de la mer,
foulé avec vertu le cœur de tous,
et persévéré dans l’héritage du Seigneur.
 
Elle enveloppe la terre…
Ô Maria…
 
Alléluia.

*Petit commentaire sur Perles d’Orphée

 

Charmante banalité d’automne

Il n’est pas d’art vrai sans une forte dose de banalité.
Celui qui use de l’insolite d’une manière constante lasse vite, rien n’étant plus insupportable que l’uniformité de l’exceptionnel.

Cioran – De l’inconvénient d’être né – 1973

Il me fallait bien ce solide encouragement de mon cher Cioran pour m’autoriser à ressortir des cartons – pour autant qu’elle y soit un jour entrée – cette banalité si éternellement charmante, « Les feuilles mortes ». qu’écrivit jadis Prévert sur une musique de Kosma, pour le film de Marcel Carné en 1946, « Les portes de la nuit » : 

C’est le Destin, incarné par Jean Vilar, rôle central et énigmatique, catalyseur des évènements, maître du temps et symbole de l’inexorable, qui entonne le thème à l’harmonica…

Quelqu’un ne prétendait-il pas qu’écrire, c’est transformer des abîmes de banalités en sommets mythologiques. S’il en fallait un témoignage…
Quel chemin en presque 80 ans, depuis le zinc d’un bistro parisien, pour ces « Feuilles mortes » que le vent du Nord a emportées certes, mais assurément pas dans la nuit froide de l’oubli. A travers la planète entière les déposant sur toutes les lèvres, et entre les doigts de tous les musiciens de tous les styles, indifférentes aux modes et aux temps. Simple banalité poétique et musicale, extraite d’un film mal accueilli à son époque, devenue succès planétaire, mythique.

Le Jazz n’a pas attendu pour les ériger en standard, tant de fois repris. Elles étaient il y a peu au Japon, et c’est entre batterie, piano et contrebasse qu’on les a surprises virevoltant au rythme des excellents musiciens du Osaka Jazz Channel.
Charmantes toujours nonobstant leurs humeurs :

Introverties : avec Yuka Yanagihara au piano, Yuu Miyano à la contrebasse, et à la batterie Takashi Kuge, animateur de la chaîne.

Extraverties : avec Yuu Miyano à la contrebasse, Takashi Kuge à la batterie, et Saori Kobayashi au piano

Fulgurances – XXIX – Sens

François Cheng

Le diamant du lexique français, pour moi, c’est le substantif « sens ».
Condensé en une monosyllabe – sensible donc à l’oreille d’un Chinois – qui évoque un surgissement, un avancement, ce mot polémique cristallise en quelque sorte les trois niveaux essentiels de notre existence au sein de l’univers vivant : sensation, direction, signification.

Le dialogue : Une passion pour la langue française
Desclée de Brouwer (2002)

Paroles de mime

Adore ton métier, c’est le plus beau du monde !
Le plaisir qu’il te donne est déjà précieux,
Mais sa nécessité réelle est plus profonde…
II apporte l’oubli des chagrins et des maux,
Et ça, vois-tu, c’est encor mieux !
C’est mieux que tout, c’est magnifique et tu verras,
Tu verras ce que c’est qu’une salle qui rit,
Tu l’entendras !
Ça, c’est unique, mon chéri !

Jean-Gaspard Deburau 1796-1846 par Arsène Trouvé

Derrière son maquillage livide, Jean-Gaspard Deburau, né à la fin du XVIIIème siècle à Amiens, de l’union d’une mère venue de Bohème et d’un soldat français, faisait le plaisir et l’admiration des « naïfs et des enthousiastes », comme il aimait à qualifier avec  humour et gentillesse son fidèle public du ‘Théâtre des Funambules’, qui venaient rire aux facéties et mimiques du personnage de Pierrot qu’il avait créé.

Sacha Guitry 1885-1957

Comment l’amoureux inconditionnel du théâtre et du métier de comédien qu’était Sacha Guitry, aurait-il pu résister à l’envie d’incarner cet illustre personnage capable de réaliser chaque soir avec le même bonheur cette performance éminemment difficile, gageure des gageures : entraîner une salle dans le rire ?

En février 1918, le ‘Théâtre du Vaudeville’ met à l’affiche une pièce signée Sacha Guitry : « Deburau ». Un orchestre, pour accompagner les comédiens, y joue la musique composée par André Messager.

Sa production nombreuse pour le théâtre n’empêche pas Guitry, à partir des années 1930, d’être définitivement gagné par le cinéma. En 1951, le comédien-dramaturge devenu réalisateur décide de mettre sa pièce en images et écrit un scénario dans lequel le célèbre mime Deburau, époux modèle résistant fièrement aux mille sollicitations de ses admiratrices, finit par s’éprendre, amour impossible, d’une dame portant camélia à la ceinture.

Le rôle, certes, n’est pas en manque de texte ;  trop de paroles, peut-être, proposées à un mime pour qui seul le rire a droit de déchirer le silence. Mais quand l’alexandrin surgit de l’encrier d’un Sacha Guitry auteur prolifique au verbe affûté et qu’il nous parvient à travers la voix et le jeu emblématiques d’un Sacha Guitry comédien brillant aux mille facettes… qui s’en plaindrait ?

Ce rôle, très empreint du romantisme qui envahit la vie du Maître à cette époque – il souffre physiquement et reste encore très affecté par les injustes attaques portées contre lui à la  Libération – Guitry le voulait comme son testament spirituel.
Et c’est, sans conteste, dans l’admirable monologue de Deburau exaltant le métier de comédien à travers les conseils qu’il prodigue à son fils s’apprêtant à entrer en scène pour lui succéder, que Sacha Guitry exprime en toute sincérité cet amour de la scène qui le représente tant.

Magnifique leçon d’un Pierrot à qui l’on pardonne volontiers de parler autant, et nouvelle occasion de regretter que sa voix se soit tue.

Trois bonbons

Reynaldo Hahn 1874-1947

Je me vouvoie toujours quand, en colère, je m’en prends à moi-même. Car c’est bien trois douceurs, en effet, que j’ai saisies dans la bonbonnière du très élégant Reynaldo Hahn que Marcel Proust a tant aimé. Non pas celle que j’ai déjà fouillée si souvent, consacrée aux admirables mélodies qu’il a composées autour des poèmes de Verlaine, Hugo, Moréas, Coppée et tant d’autres, mais celle où il conserve ses délicieuses et raffinées oeuvres pour piano – piano seul, piano à quatre mains, deux pianos – dans laquelle, au vrai, trop peu de mains se perdent.

Mais, chacun le sait, je suis partageur… Alors, m’étant déjà pardonné moi-même, à votre tour, si je vous fais goûter à mon butin, me pardonnerez-vous ?

A l’ombre rêveuse de Chopin (Premières valses – 1898)
Eric Le Sage – piano

Hivernale (Le rossignol éperdu  / Série IV Versailles – 1899-1910)
Eric Le Sage – piano

Décrets indolents du hasard (Le ruban dénoué, suite de valses à deux pianos – 1915)
Lucas & Arthur Jussen – pianos

Cette série de valses a occupé quelques-uns de mes mornes loisirs en ces derniers mois. Je ne m’en exagère pas la valeur musicale. Mais j’ai tenté d’y fixer des instants qui auront compté dans ma vie. – Reynaldo Hahn

Fuyante vérité du monde…

Ma lecture de ce texte a été déjà publiée sur « Perles d’Orphée » le 15/05/2013
sous le titre : « Tout a-t-il été dit ? »

Philippe Jaccottet
Philippe Jaccottet 1925-2021

Croire que « tout a été dit » et que « l’on vient trop tard » est le fait d’un esprit sans force, ou que le monde ne surprend plus assez. Peu de choses, au contraire, ont été dites comme il le fallait, car la secrète vérité du monde est fuyante, et l’on peut ne jamais cesser de la poursuivre, l’approcher quelquefois, souvent de nouveau s’en éloigner. C’est pourquoi, il ne peut y avoir de répit à nos questions, d’arrêt dans nos recherches, c’est pourquoi nous ne devrions jamais connaître la mort intérieure, celle qui survient quand nous croyons, à tort, avoir épuisé toute possibilité de surprise. Si nous cédons à ce désabusement, bien proche du désespoir, c’est que nous ne savons plus voir ni le monde en dehors de nous, ni celui que nous contenons, c’est que nous sommes inférieurs à notre tâche (…)

Quiconque s’enfonce assez loin dans sa sensibilité particulière, quiconque est assez attentif à la singularité de son expérience propre, découvre des régions nouvelles ; et il comprend aussi combien il est difficile de décrire à d’autres les pas effrayés ou enchantés qu’il y fait.

Philippe Jaccottet in Nuages – Fata Morgana – 2002 

Au-delà…

Les mouvements que Dieu me fait la grâce de mettre en moi, je ne puis les percevoir que dans une abstraction complète, comme ceux qui écoutent la musique les yeux fermés.

Il y a le réel et il y a l’irréel. Au-delà du réel et au-delà de l’irréel, il y a le profond.

Henry de Montherlant – Le maître de Santiago.

‘Beyond Bach’
(composition de Gabriela Montero)

Ksenija Sidorova (accordéon)

Regards croisés : La vie

Andrée Chedid 1920-2011  –  Aimé Césaire 1913-2008

Remous

Toutes ces brumes
Issues de nos chagrins

Tous ces orages
Qui bataillent entre nos tempes

Toutes ces ombres
Qui emmurent l’espérance

Tous ces cris
Qui entravent notre chant

Toutes ces craintes
Qui retiennent nos pas

Toutes les clartés
Qui naissent de ces remous !


Territoires du souffle
(Flammarion – 1999)






C’est quoi une vie d’homme ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière… C’est une lutte entre l’espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur… Je suis du côté de l’espérance, mais d’une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté.









Entretien dans Présence africaine

Fulgurances – XXVIII – Frémir

Horacio Banegas 
auteur, compositeur, interprète argentin

 

‘Soy de la tierra’

par

Gabriela Cuicchi

Guitare : Walter Amadeo

.

 

..

Soy un latido en la tierra, 
tal vez un pájaro, un alma.

tal vez un pájaro, un alma
 
Soy fantasia constante,
la voz, el eco y la tarde,
la voz, el eco y la tarde.
 
A donde grillos y estrellas
se vuelven una ilusión.
 
Soy un ayer y un mañana,
sólo un perfume en el aire,
pañuelo alegre en la zamba
terron agreste es mi carne
Y un triste arrullo de urpila
agita mi corazón.
 
Y en las alas de una nube
mi corazón alza vuelo
Y en la flor de una esperanza
baila un malambo de fuego,
baila un malambo de fuego.
 
Cuando en mis párpados arden
las rubias trenzas del Sol,
 
hachando el monte del tiempo
desgajo rima y poesía
tiernas plegarias que anidan
en alas algún silencio,
en alas algún silencio.
 
Tierra desde el sentimiento
por donde va mi ilusión.
Y en las alas de una nube
mi corazón alza vuelo
Y en la flor de una esperanza
baila un malambo de fuego,
baila un malambo de fuego.
 
Cuando en mis párpados arden
las rubias trenzas del Sol.
 
Soy un latido en la tierra,
tal vez un pájaro, un alma
tal vez un pájaro, un alma.
Je suis une pulsation dans la terre
peut-être un oiseau, une âme
peut-être un oiseau, une âme.
 
Je suis un mythe persistant,
la voix, l’écho et le soir,
la voix, l’écho et le soir.
 
Où les grillons et les étoiles
deviennent une illusion.
 
Je suis un hier et un demain,
juste un parfum dans l’air,
un mouchoir joyeux dans la zamba*
une motte sauvage, c’est ma chair
Et une triste berceuse d’oisillon
fait vibrer mon cœur.
 
Et sur les ailes d’un nuage
mon cœur s’envole
Et dans la fleur d’un espoir
danse un malambo*de feu,
danse un malambo de feu.
 
Quand sur mes paupières brûlent
les tresses blondes du soleil,

en taillant dans la montagne du temps
je déchire la rime et la poésie
de tendres prières qui se nichent
sur les ailes du silence,
sur les ailes du silence.
 
Terre de mon désir
terre de mes illusions.
Et sur les ailes d’un nuage
Mon cœur s’envole
Et dans la fleur d’une espérance
danse un malambo de feu,
danse un malambo de feu.
 
Quand sur mes paupières brûlent
les tresses blondes du soleil.
 
Je suis une pulsation dans la terre
peut-être un oiseau, une âme
peut-être un oiseau, une âme.

*danses folkloriques argentines

Musiques à l’ombre – 19 – ‘Fantaisie écossaise’

Where is the coward that would not dare to fight for such a land as Scotland?* (Sir Walter Scott – 1771-1832)

Wherever I wander, wherever I rove,
The hills of the Highlands for ever I love.**  (Robert Burns – 1759-1796)

* Où est le lâche qui n’oserait pas se battre pour une terre comme l’Écosse ?

** Partout où je vais, partout où je cours,
     Collines des Highlands, je vous aime pour toujours.

Max Bruch                          (Cologne 1838 – Berlin 1920)

 

Fantaisie écossaise en mi bémol majeur, op.46
ou, plus  précisément,
Fantaisie pour violon, avec orchestre et harpe, utilisant librement des mélodies traditionnelles écossaises

 

 

C’est pendant l’hiver 1879/1880, à Liverpool, que Max Bruch compose cette Fantaisie à l’intention du violoniste Pablo de Sarasate.
Bruch n’est jamais allé en Ecosse, mais sa profonde imprégnation du romantisme allemand ne l’avait naturellement pas laissé insensible aux romans de Walter Scott et aux poèmes (supposés être ceux du barde Ossian au IIIème siècle) de James Macpherson. – L’Ecosse, avec ses paysages sauvages, ses légendes mystérieuses, son folklore et son histoire, a souvent exercé une fascination chez les compositeurs classiques qui ont trouvé en elle une puissante source d’inspiration.

Gustave DoréLac en Ecosse après la tempête

La Fantaisie écossaise puise dans le recueil de chants traditionnels de James Johnson et de Robert Burns, The Scots Musical Museum, l’essentiel de son influence.
Toujours fidèle à l’affirmation qu’il brandissait fermement dans ses jeunes années : « ne pas se laisser aller aux errements modernes », Max Bruch manifeste encore ici son attachement à la belle mélodie et à l’harmonie pour transcender l’émotion.

Le violon dans son dialogue permanent avec l’orchestre constitue la partie soliste majeure de cette composition, emportant le voyageur à travers les Highlands sur des danses lumineuses après l’avoir plongé dans les ombres du mystère. La présence de la harpe et du tuba confère à l’oeuvre cette atmosphère typiquement évocatrice de la terre d’Ossian.
La harpe, symbole de la tradition celtique, soutenant les lignes chantantes du violon, suggère par son timbre particulier ce climat d’onirisme et de magie propre aux légendes écossaises, pendant que les sonorités graves et inquiétantes du tuba nous entraînent vers le mystère des paysages escarpés et des eaux noires des lochs profonds.
Chacun des quatre mouvements qui constitue la Fantaisie est composé à partir d’une mélodie empruntée à une chanson du folklore écossais.

Une splendide version enregistrée au Palais de l’Opéra de La Corogne :

Orquesta Sinfónica de Galicia
Rumon Gamba – direction
Stefan Jackiw – violon

1/ Grave – Adagio cantabile
Le ton grave de l’adagio introductif est censé représenter «un vieux barde, qui contemple un château en ruines et pleure son glorieux passé». L’adagio cantabile enchaîne et une courte transition solennelle des cuivres introduit la voix plaintive du violon chantant la première mélodie traditionnelle écossaise, la très populaire chanson écrite en 1792, « Through the Wood Laddie” (A travers les bois, mon gars).

2/ Allegro
Ce deuxième mouvement, plus énergique, laissant s’exprimer toute la virtuosité du violoniste, est inspiré de la chanson de 1788, « The Dusty Miller » (Le meunier poussiéreux).

3/ Andante sostenuto
« I’m a’down for lack o’Johnnie » est le chant pris ici pour thème. Une jeune fille attend son amoureux au bord du lac et fredonne un air élégiaque : Je suis triste sans mon Johnnie. L’aurait-il abandonnée ? 

4/ Finale – Allegro guerriero
Virtuosité, doubles cordes, trilles, Bruch sollicite tous les registres du violon pour entonner ce chant d’armes du Moyen-Âge, « Scots wha hae where Wallace bled » dont les paroles (Nous sommes écossais par le sang de Wallace) ont été écrites par Robert Burns au XVIIIème siècle à partir d’un air guerrier qui aurait conduit les soldats écossais à la victoire contre les Anglais en 1314. Chant qui fut longtemps l’hymne officieux du pays.
Après un bref rappel du thème, le violon emmène tout l’orchestre vers le glorieux embrasement final de ce merveilleux chef d’oeuvre.

Des fidèles… Mais combien ?

Ré-écriture d’un billet publié sur « Perles d’Orphée » le 27/03/2013
sous le titre
« Un fidèle et demi »

La richesse d’enseignement des contes soufis n’est plus à démontrer. A travers la sagesse qu’ils véhiculent avec humour chacun peut trouver une voie, un chemin, une simple piste, pour commencer ou continuer sa quête spirituelle, polir son amour du divin, se connaître un peu mieux lui-même… ou tout simplement sourire – ce qui n’est pas le moindre bénéfice.

Le conte qui suit ne se limite pas à rappeler aux puissants combien, même pour eux, lucidité et humilité sont vertus essentielles, il met à l’heure par anticipation quelque pendule phallocentrée.

∼ ∗ ∼

Un puissant sultan turc avait entendu dire qu’un sheikh d’un territoire voisin comptait par milliers ses fidèles prêts à mourir pour lui, sans condition. Intrigué par un tel pouvoir et désireux naturellement de s’en inspirer, il décide de l’inviter dans un de ses palais. Diplomatie d’autant plus utile qu’il pourra ainsi évaluer les forces d’un ennemi éventuel.

Sultan Selim III (Régnant entre 1789-1807)

Dès leur première rencontre, au cours d’un somptueux déjeuner, le sultan exprime à son hôte son immense admiration :

– Je suis impressionné par le dévouement de tant de milliers de tes sujets. On m’a rapporté que tous sont disposés à se sacrifier pour toi. Je te félicite, grand Seigneur, pour cet immense charisme !

– Détrompe-toi, répond le sheikh dans un grand sourire amusé, les fidèles prêts à mourir pour moi ne sont pas bien nombreux. Je n’en compte en vérité qu’un et demi.

– Un et demi ? reprend le sultan intrigué par la réponse. Comment est-ce possible, à voir les troupes si nombreuses qui t’accompagnent… ? Et puis un demi ? Comment cela… ?

– Je t’en ferai la démonstration demain si tu veux bien te prêter au petit jeu que je te proposerai.

– Bien volontiers ! dit le sultan. J’ai hâte de comprendre.

Le lendemain matin, la nombreuse armée qui escorte le voyage du sheikh est réunie dans la grande plaine à la sortie de la ville. Nul ne manque au rassemblement, l’information ayant été diffusée que le sheikh en personne viendrait saluer officiers et soldats.

Eugène DelacroixSultan du Maroc et sa garde noire (1862)

Au préalable, le sheikh avait demandé qu’on installât en surélévation, au centre du point de rassemblement, pour que chacun depuis sa position pût la voir aisément, une tente, à l’intérieur de laquelle on aurait placé discrètement deux moutons, de préférence silencieux.

A l’heure de la cérémonie, les deux princes trônent devant la tente face à l’imposante foule, et les hourras fusent de toutes parts à l’endroit du sheikh en habit d’or. Le sultan fait alors remarquer à son hôte que sa réputation n’est pas surfaite et que l’enthousiasme de cette foule est bien un témoignage évident de la fidélité de ses sujets.
– Tu vois, lui dit-il avec un zeste d’ironie, pour celui qui prétend n’avoir qu’un « fidèle et demi »… ! 

– Tu vas bientôt être éclairé en faisant ce que je te demande, répond le sheikh.
Veux-tu déclarer solennellement à cette foule que, selon la loi  de ton pays, tu dois me mettre à mort en raison d’un grave crime que je viens de commettre, et que seul le sacrifice d’un de mes sujets épargnera ma vie.

Le sultan debout face à la foule proclame la sentence de sa voix la plus sombre. Une longue rumeur monte alors des rangs et s’arrête net lorsqu’un homme au pied de la tribune princière courageusement se propose.

On le conduit à la tente et, aussitôt le rideau refermé, conformément à la mise en scène établie, on égorge un mouton dont le sang s’écoule en abondance sous les bords du bivouac, au grand effarement de la foule.

John Adam HoustonSheikh

Le sheikh demande alors au sultan de faire une nouvelle déclaration annonçant que ce sacrifice est insuffisant, et qu’il faut qu’un nouveau fidèle offre sa vie.
Cette fois-ci, la foule se fige dans un long silence glacé qu’une voix de femme finit par briser ; celle qui vient de se désigner rejoint à son tour la tente entre deux gardes.

Même scénario, la captive à peine entrée, un autre mouton est égorgé. A la vue des nouveaux flots de sang qui dégoulinent sous la tente la foule médusée ne tarde pas à se disperser, rendant en un instant la plaine au désert.

– Voilà ! dit le sheikh, comme tu le constates, je n’ai qu’un fidèle et demi.

– Je comprends maintenant, s’écrie le sultan. Evidemment, un fidèle : l’homme, et un demi : la femme !

– Pas du tout ! rétorque le sheikh qui ne se départit pas de son large sourire, c’est tout l’inverse : l’homme, quand il est entré dans la tente ne savait pas qu’on allait aussitôt le saigner ;  la femme, elle, avait vu le sang du premier sacrifié, et n’ignorait donc pas le sort qui l’attendait ; pourtant elle n’a pas hésité à librement et courageusement se proposer.
La femme, un… et l’homme, un demi !