Qu’on la désigne nommément ou pas, à sa seule évocation la sérénade convoquera aussitôt l’image simple d’un soupirant, guitare ou mandoline entre les mains, chantant sa romance, le soir tombé, sous le balcon d’une bienaimée qui se fait désirer.
Remplacer la guitare par un ensemble à cordes, faire du patio une salle de concert, laisser la voix devenir violoncelle, habiller la romance des trois temps d’une envoûtante valse, la prosopopée n’en sera pas changée pour autant.

Mais que la sérénade s’invite sur une scène d’opéra et la voici qui se métamorphose, s’amplifie, se charge d’une force dramatique qu’on ne lui soupçonnait pas. Oublié l’intermède galant, passée la mélodie énamourée, là, la sérénade lyrique se fait tantôt piège psychologique, tantôt instrument de séduction manipulatrice, et parfois même arme redoutable de tragédies imminentes. Librettistes et compositeurs l’ont vite compris qui n’ont cessé de solliciter sa présence :
De la légèreté des madrigaux galants de Monteverdi jusqu’aux ambiances vénéneuses de Salomé de Richard Strauss, en passant par l’opéra baroque, véritable laboratoire dramaturgique, la sérénade lyrique se révèle être un espace de tension unique où la beauté de la mélodie contraste souvent avec les enjeux dramatiques de l’intrigue.

Il faudrait beaucoup de pages à ce billet pour évoquer en mots, en images ou en témoignages sonores et/ou visuels les merveilles de sérénades – qu’elles en portent ou pas le nom – que les œuvres d’opéra proposent à notre plaisir.
Avec sagesse et résignation nous devrons nous contenter d’une modeste (par le nombre) anthologie qui devrait faire saliver les aficionados de l’art lyrique et ne pas décevoir les autres…
Mozart – « Don Giovanni » (1787)
« Deh, vieni alla finestra »
Archétype de la sérénade trompeuse.
Don Giovanni se dissimule sous les vêtements de son valet, Leporello, pour séduire la femme de chambre de Dona Elvira déjà écartée par une ruse précédente. Sous la fenêtre de la jeune camériste, charmeur sans scrupules, il entonne d’une voix suave accompagnée par une série de délicats pizzicati à la mandoline une gracieuse sérénade aux paroles suggestives, conforme en tous points aux conventions du genre. Sur scène personne (Leporello excepté) ne suppose la rouerie du séducteur compulsif ; dans la salle le spectateur, complice par fascination, admire le cynisme et le talent.
Mariusz Kwiecien (baryton)
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Mozart – « Le nozze di Figaro » (1786)
« Sull’aria »
Grâce absolue, et malicieuse complicité.
Afin d’attirer le comte Almaviva à un rendez-vous galant fictif, Susanna et La Comtesse décident de lui écrire une lettre-piège… Mozart demeure fidèle à l’esprit de ruse, de séduction et de cachotterie dépeint par Beaumarchais.
Miah Persson (Susanna) & Dorothea Röschmann (La Comtesse) – sopranos
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Gioacchino Rossini – « Le barbier de Séville » (1816)
« Ecco ridente in cielo » (Voici riant sous les cieux)
Dans l’opéra-bouffe la sérénade est un outil tactique. D’abord la dissimulation : pour conquérir Rosine le comte Almaviva ne se présente pas sous les traits du Grand d’Espagne qu’il est, il prend l’identité d’un pauvre étudiant, Lindor. Ensuite l’objectif secret : cette sérénade matinale est un piège à séduction bien élaboré. Charmer Rosine, certes, mais également lui prouver qu’il l’aime vraiment et l’inciter à se montrer et à répondre, tout en dupant son tuteur jaloux, le Dr Bartholo. Cette sérénade, modèle du bel-canto rossinien, qui débute l’opéra, fait ici figure de cheval de Troie théâtral pour enclencher toute l’intrigue qui suit.
Alfredo Kraus (ténor)
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Giuseppe Verdi – « Otello » (1887) – « Era la notte » (C’était la nuit)
Voilà un air qui a la douceur d’une sérénade, la beauté d’une sérénade, mais dont l’objet n’est pas l’amour communément véhiculé par la sérénade, loin s’en faut. Psychologique et macabre sous le masque de son charme légendaire, il devient une manipulation oblique, par laquelle Iago, officier de l’armée vénitienne, veut insuffler la jalousie dans le cœur de son supérieur, le général maure Otello. Sur un ton de confidence désolée il porte à sa connaissance, à travers l’enchantement de la mélodie, un prétendu rêve qu’aurait fait Cassio, lieutenant d’Otello. Le récit inventé ne laisse pas de doute sur la relation infidèle qu’entretiendrait Desdémone, son épouse, avec Cassio.
Redoutable contraste entre la suavité de la ligne vocale et la noirceur de la perfidie.
Leonard Warren (baryton)
| JAGO (avvicinandosi molto ad Otello e sottovoce) Era la notte, Cassio dormìa, gli stavo accanto. Con interrotte voci tradia l’intimo incanto. Le labbra lente, lente movea, nell’abbandono del sogno ardente, e allor dicea, con flebil suono: sottovoce parlate « Desdemona soave! Il nostro amor s’asconda. Cauti vegliamo! L’estasi del ciel tutto m’innonda. » Seguìa più vago l’incubo blando; con molle angoscia l’interna imago quasi baciando, ei disse poscia: sempre sottovoce « Il rio destino impreco che al Moro ti donò ». E allora il sogno in cieco letargo si mutò | IAGO (s’avançant tout près d’Otello et à voix basse) C’était la nuit. Cassio dormait, je me trouvais à ses côtés. A paroles entrecoupées, il trahissait son enchantement intime. Ses lèvres se mouvaient lentement, lentement dans l’abandon d’un rêve ardent, et alors il disait doucement: « Douce Desdémone! Cachons notre amour. Soyons prudents! L’extase du ciel m’inonde tout entier! » Il poursuivit plus tendrement encore son charmant cauchemar; avec une douce anxiété, comme donnant un baiser à sa vision interne, il dit ensuite : « Je maudis le destin funeste qui te donna au Maure. » Et puis le songe se changea en un profond sommeil. |
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Et puis, par exemple, pour d’autres billets peut-être :
- Donizetti, Don Pasquale (1843) : la sérénade d’Ernesto, « Com’è gentil », chantée la nuit sous les fenêtres de Norina.
- Gounod, « Faust » (1859) : « Vous qui faites l’endormie », sérénade grinçante de Méphistophélès, guitare en mains, qui détourne avec sa voix de basse le genre galant en moqueries ponctuées d’effrayants rires sardoniques.
- Bizet, « Les pêcheurs de perles » (1863), l’enchanteur « Je crois entendre encore » : Nadir chante une quasi-sérénade nocturne.
- Et Mozart, et Mozart, et…

Pour mon écriture demain matin…Te dirai.
Merci cher Lélius…
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