‘Une sève’

Préexistante à la pensée et à l’acte, la poésie est un état, une source illimitée dans laquelle chacun peut puiser. – Ile Eniger

Poème extrait du recueil d’Ile Eniger : ‘Les pluriels du silence’
(Editions Chemins de plume – 2023)

Une sève

Je ne parle plus qu’avec le vent, le rinçage des pluies, la confiance des bêtes, la splendeur des étoiles, et cette terre-mère qui continue à porter, nourrir, aimer, malgré la bêtise-laideur-méchanceté de la grossière humanité. Les mots eux-mêmes sont ridicules, malingres, rabougris, inaboutis pour parler de cette bonté première qui, malgré nos errances, nos balbutiements, nos simagrées, toujours nous borde, nous accompagne. Une sève pourpre alimente l’arbre du vivre. Qu’importe la maigreur des jours, ses broussailles échevelées. Qu’importe les hordes, les hardes. La parole sauvage revendique sa place, sa voix. La résistance d’être. L’unique. 

Ile Eniger

 

 

 

‘Destination arbre’

Destination arbre

Parcourir l’Arbre
Se lier aux jardins
Se mêler aux forêts
Plonger au fond des terres
Pour renaître de l’argile

Peu à peu
S’affranchir des sols et des racines
Gravir lentement le fût
Envahir la charpente
Se greffer aux branchages

Puis*   dans un éclat de feuilles
Embrasser l’espace
Résister aux orages
Déchiffrer les soleils
Affronter jour et nuit

Évoquer ensuite
Au cœur d’une métropole
Un arbre*   un seul
Enclos dans l’asphalte
Éloigné des jardins
Orphelin des forêts

Un arbre
Au tronc rêche
Aux branches taries
Aux feuilles longuement éteintes

S’unir à cette soif
Rejoindre cette retraite
Écouter ces appels

Sentir sous l’écorce
Captives mais invisibles
La montée des sèves
La pression des bourgeons
Semblables aux rêves tenaces
Qui fortifient nos vies

Cheminer d’arbre en arbre
Explorant l’éphémère
Aller d’arbre en arbre
Dépister la durée

Andrée Chedid 1920-2011

 

In « Tant de corps et tant d’âme » – 1991

 

 

 

* L'espacement est un choix de la poétesse