Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie ! C’est un rayon de lumière dans l’ombre, une nuance entre la douleur et le désespoir, qui laisse entrevoir l’aurore de la consolation.
Léon Tolstoï – Guerre et Paix
Prétendrait-on que Tolstoï n’avait pas lu la poésie de Barbara Auzou ?
Bois de caresse
dis-moi que feront-ils après
de notre bel herbier
qui est bois de caresse
corps de passion et destination lointaine
emmèneront ils les oiseaux plus loin dans leur chant
pour poursuivre ces rêves d’ascension qui veillaient nos âmes
on a mis tant d’années à voir ce qu’on regardait
tant d’années à nommer les vents
ça tremble tellement une vie qui s’apprend
chaque jour dans de petits cris rouges
sans assouvir ses interrogations jamais
belle condition humaine en vérité
entre silos de soleils et mégots de lunes
bouches d’ombre et de feu mêlés
le poids des mots seuls contre le poids du ciel
à quêter ce peu d’éternel où rien ne bouge
en oubliant d’être vivant toujours
en s’essayant trop peu à l’amour
Barbara Auzou
Poème publié sur le blog de l’auteur « Lire dit-elle » le 15/10/2025
L’Égypte, et avec elle le monde entier, se félicite, à l’occasion de sa récente inauguration en grandes pompes, de l’ouverture du G.M.E. (Grand Musée Égyptien) au Caire, au pied des Pyramides de Gizeh, considérable trésor mémoriel de cette antique civilisation. Pendant que – « règne de la quantité » oblige – la presse internationale salue surtout les chiffres : le colossal investissement financier, les milliers de mètres carrés, les nombreuses péripéties de vingt années de travaux, le gouvernement égyptien se frotte les mains en évaluant – « signe des temps » – la manne économique que promet la surfréquentation touristique attendue – motivation tristement essentielle, semble-t-il, de l’immense projet.
Ramsès II jeune (XIIIème av JC) – Percy Bysshe Shelley 1792-1822
Mais un petit esprit chagrin, misanthrope et pessimiste, comme on ne peut manquer de l’être après avoir bien longtemps regardé les hommes, s’est souvenu d’un sonnet de Percy Bysshe Shelley, « Ozymandias », que le poète romantique anglais écrivit en 1817, au moment où le British Museum annonçait avoir acquis un important fragment de la statue de Ramsès II jeune, datée du XIIIème siècle avant notre ère.
Richard Attenborough dit « Ozymandias » *
Ozymandias (Percy Bysshe Shelley)
J’ai rencontré un voyageur de retour d’une terre antique Qui m’a dit : – « Deux jambes de pierre immenses et dépourvues de buste Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable, À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,
La lèvre plissée et le rictus de froide autorité Disent que son sculpteur sut lire les passions Qui survivent encore dans ces objets sans vie À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.
Et sur le piédestal apparaissent ces mots : «Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois. Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez!»
Auprès, rien ne demeure. Autour des ruines De cette colossale épave, infinis et nus, Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »
*transcription grecque d’une partie de la titulature royale du célèbre pharaon Ramsès II (dont le nom complet était Ousir-Maât-Rê Setepenrê Ramessou Miamun).
. . .
Alors, une fois encore, avec son inébranlable pertinence, a retenti la parole de l’Ecclésiaste :
Vanitas vanitatum et omnia vanitas.
Un regard s’est retourné non sans nostalgie vers la grande perplexité d’un lycéen du temps lointain à qui un certain professeur de philosophie avait alors demandé de commenter cette remarque de Paul Valéry :
Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.
Et puis, enfin, sage constat soudain sorti d’une réplique de théâtre, un fugitif soupçon de consolation :
The pen is mightier than the sword.*
Richelieu – pièce de théâtre d’Edward Bulwer-Lytton – 1839 (Acte II – Scène 2)
Sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit…
Une méditation lumineuse sur le bonheur d’être, simplement, dans le silence de la nuit et la douceur du foyer, en phase avec le rythme immuable de l’univers. Une belle proposition d’un des hétéronymes de Fernando Pessoa, Alberto Caeiro, pour nous exhorter à trouver la respiration apaisée d’une vie simple.
Je rentre à la maison, je ferme la fenêtre. On allume la lampe, on me souhaite bonne nuit, et d’une voix contente je réponds bonne nuit. Plût au Ciel que ma vie fût toujours cette chose : le jour ensoleillé, ou suave de pluie, ou bien tempétueux comme si le Monde allait finir, la soirée douce et les groupes qui passent, observés avec intérêt de la fenêtre, le dernier coup d’œil amical jeté sur les arbres en paix, et puis, fermée la fenêtre et la lampe allumée, sans rien lire, sans penser à rien, sans dormir, sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit, et au-dehors un grand silence ainsi qu’un dieu qui dort.
in ‘Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro‘ (Gallimard)
Meto-me para dentro, e fecho a janela. Trazem o candeeiro e dão as boas noites, E a minha voz contente dá as boas noites. Oxalá a minha vida seja sempre isto: O dia cheio de sol, ou suave de chuva, Ou tempestuoso como se acabasse o Mundo, A tarde suave e os ranchos que passam Fitados com interesse da janela, O último olhar amigo dado ao sossego das árvores, E depois, fechada a janela, o candeeiro aceso, Sem ler nada, nem pensar em nada, nem dormir, Sentir a vida correr por mim como um rio por seu leito. E lá fora um grande silêncio como um deus que dorme
Des joies ; nous écoutons et nous semblons autre part.
Ils parlent de départ
Et ne partent jamais,
Ils parlent, bien qu’ils sachent,
Devenus vieux et sages,
Qu’ils sont là à jamais.
Mes pieds se cramponnent au sol
Et ma tête oscille sur mes épaules,
Quelques fois, quand, de la fenêtre ou de la porte,
Je vois les arbres osciller.
Je partirai pour quelque part,
Je ferai témérairement ce choix
Un jour où ils seront en voix
Et s’agiteront au point d’effrayer
Et de faire se sauver
Les grands nuages blancs.
Je parlerai moins qu’eux,
Mais moi je partirai.
Traduction : Roger Asselinau
Robert Frost
San-Francisco 1874 – Boston 1963
The sound of trees
Iwonder about the trees. Why do we wish to bear Forever the noise of these More than another noise So close to our dwelling place ? We suffer them by the day Till we lose all measure of pace, And fixity in our joys, And acquire a listening air. They are that that talks of going But never gets away ; And that talks no less for knowing, As it grows wiser and older, That now it means to stay. My feet tug at the floor And my head sways to my shoulder Sometimes when I watch trees sway, From the window or the door. I shall set forth for somewhere, I shall make the reckless choice Some day when they are in voice And tossing so as to scare The white clouds over them on. I shall have less to say, But I shall be gone.
Nous descendrons demain par des portes de foudre, et je veux, pour ce jour d’étranges épousailles, qu’une voix simplement s’élève et dise : joie. Joie pour ce court chemin que nous avons tracé dans la solitude du sang, joie pour l’éclair et l’ombre et pour ce temps là-bas qui montait en poussière avide d’horizon, temple de sable soulevé, fête d’atomes. Joie. Joie pour le givre sur les feuilles, quand déjà montent dans l’arbre en murmures les renaissances dont la sève nourrit le chant.
Ô terre en fièvre d’accouchée qui recevras nos corps comme semences, et toi lumière infante, qui saigneras de tout le sang de nos saisons perdues sur les épis demain, déjà je chante et comme en rêve je me souviens de l’avenir.
In Offrandes (1995) – Éditeur : Voix d’encre
Jean-Yves Masson, né en 1962
Écrivain, critique et traducteur – Enseigne la littérature comparée à l’université Paris-Sorbonne
Cet amour Si violent Si fragile Si tendre Si désespéré Cet amour Beau comme le jour Et mauvais comme le temps Quand le temps est mauvais Cet amour si vrai Cet amour si beau Si heureux Si joyeux Et si dérisoire Tremblant de peur comme un enfant dans le noir Et si sûr de lui Comme un homme tranquille au milieu de la nuit Cet amour qui faisait peur aux autres Qui les faisait parler Qui les faisait blêmir Cet amour guetté Parce que nous le guettions Traqué blessé piétiné achevé nié oublié Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié Cet amour tout entier Si vivant encore Et tout ensoleillé C’est le tien C’est le mien Celui qui a été Cette chose toujours nouvelle Et qui n’a pas changé Aussi vraie qu’une plante Aussi tremblante qu’un oiseau Aussi chaude aussi vivante que l’été Nous pouvons tous les deux Aller et revenir Nous pouvons oublier Et puis nous rendormir Nous réveiller souffrir vieillir Nous endormir encore Rêver à la mort, Nous éveiller sourire et rire Et rajeunir Notre amour reste là Têtu comme une bourrique Vivant comme le désir Cruel comme la mémoire Bête comme les regrets Tendre comme le souvenir Froid comme le marbre Beau comme le jour Fragile comme un enfant Il nous regarde en souriant Et il nous parle sans rien dire Et moi je l’écoute en tremblant Et je crie Je crie pour toi Je crie pour moi Je te supplie Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment Et qui se sont aimés Oui je lui crie Pour toi pour moi et pour tous les autres Que je ne connais pas Reste là Là où tu es Là où tu étais autrefois Reste là Ne bouge pas Ne t’en va pas Nous qui nous sommes aimés Nous t’avons oublié Toi ne nous oublie pas Nous n’avions que toi sur la terre Ne nous laisse pas devenir froids Beaucoup plus loin toujours Et n’importe où Donne-nous signe de vie Beaucoup plus tard au coin d’un bois Dans la forêt de la mémoire Surgis soudain Tends-nous la main Et sauve-nous.
Vieille femme gitane de la mer de l’île de Mabul – Malaisie (Photo National Geographic)
Méditation sur un visage J’ai douloureusement médité devant vous Et j’ai pleuré sur vous, vieille dame étrangère, Qui ne pouviez savoir ma jeunesse légère Occupée à fixer vos traits pâles et mous. Je m’étonnais si fort que vous fussiez rieuse, Moi qui d’abord pensais que vous n’aviez plus rien Ayant à tout jamais perdu l’unique bien D’être tentante, d’être étrange et vaporeuse. La vie est-elle donc moins dure qu’on ne croit, Puisqu’elle soigne encor comme une bonne mère, Qu’elle sait égayer cette vieillesse amère Où tout semblait devoir n’être que morne et froid ! Et pourtant avec quelle épouvante cachée Je regardais, songeant à la blancheur des lys De nos âges, la peau ravagée et tachée De ce masque qui fut jeune femme, jadis ! — Moi qui veux vivre jusqu’au bout ; est-il possible D’imaginer qu’ainsi je pourrai rire un jour Lorsque je n’aurai plus ce trésor indicible : L’audace, la beauté, l’entrain, l’orgueil, l’amour ?…
De tout, il resta trois choses : la certitude que tout était en train de commencer, la certitude qu’il fallait continuer, la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé. Faire de l’interruption un nouveau chemin, faire de la chute un pas de danse, faire de la peur un escalier, du rêve, un pont, de la recherche… une rencontre.
Fernando Sabino 1923-2004
Brésil
Certeza
De tudo ficaram três coisas… A certeza de que estamos começando… A certeza de que é preciso continuar… A certeza de que podemos ser interrompidos antes de terminar… Façamos da interrupção um caminho novo… Da queda, um passo de dança… Do medo, uma escada… Do sonho, uma ponte… Da procura, um encontro!
N’oublie jamais l’enfant aux racines gorgées des sucs mystérieux des pavots de la nuit, déchiré par la peur de quitter son domaine, n’oublie jamais l’enfant, visage de ma peine.
Car il est tant de voix sous la soie de ma gorge, tant d’oiseaux, de vautours, de pies et de mésanges que je ne sais jamais si le champ que je forge m’est dicté par le fer, le feu ou le silence.
Pourtant mes fleurs voraces font patte de velours aux inconnus qui passent, des larmes dans les yeux. Pouvais-je me donner alors à un amour qui n’aurait frissonné que sous mes mains humaines ?
Ma petite clé d’or, mon pain, ma glace bleue, col de cygne, tête vide, épuisant Sahara, je veux faire de toi une étonnante vigne où je pourrais cueillir ton âme grain à grain.
Amour, entends pleurer sur toi les fruits mortels d’un désarroi plus grand encore d’être sans cause. Je n’ai plus rien à dire. Mes plaies crient sous le sel. Les questions sont pour l’homme, les ciseaux pour les roses.
Celui qui vit de souvenirs Traîne une mort interminable Il s’écoute dans les échos Qui n’ont que le son de sa voix Il se cherche sur des images Qui furent tracées sur le sable Et les miroirs où il se voit Sont laiteux comme un œil de mort À quoi bon hier et demain Demain le paradis des prêtres Demain venu de deux mille ans Pour étrangler l’amour du jour
L’âge d’or est dans la minute Dans ta vie le soleil qui chante Jamais le sang ne coulera Aussi vivace dans ton corps Il y a le bruit du moment L’inimitable odeur fugace Du temps qui passe La chaleur qui se refroidit Le présent à aimer autant qu’à défendre L’unique aujourd’hui La fureur de vivre une vie confondue Avec le pain de chaque instant
Aimer, aimer l’autre, ne présuppose-t-il pas de s’aimer soi-même ? Condition, sinon suffisante, du moins nécessaire pour donner à la relation exprimée par ce verbe sa plus juste signification.
Gaetano Morelli (1805-1858) La Mariée du Cantique des Cantiques
La Torche
Je vous aime, mon corps, qui fûtes son désir, Son champ de jouissance et son jardin d’extase Où se retrouve encor le goût de son plaisir Comme un rare parfum dans un précieux vase.
Je vous aime, mes yeux, qui restiez éblouis Dans l’émerveillement qu’il traînait à sa suite Et qui gardez au fond de vous, comme en deux puits, Le reflet persistant de sa beauté détruite.
Je vous aime, mes bras, qui mettiez à son cou Le souple enlacement des languides tendresses. Je vous aime, mes doigts experts, qui saviez où Prodiguer mieux le lent frôlement des caresses.
Je vous aime, mon front, où bouillonne sans fin Ma pensée à la sienne à jamais enchaînée. Et pour avoir saigné sous sa morsure, enfin, Je vous aime surtout, ô ma bouche fanée.
Je vous aime, mon cœur, qui scandiez à grands coups Le rythme exaspéré des amoureuses fièvres, Et mes pieds nus noués aux siens et mes genoux Rivés à ses genoux et ma peau sous ses lèvres…
Je vous aime, ma chair, qui faisiez à sa chair Un tabernacle ardent de volupté parfaite Et qui preniez de lui le meilleur, le plus cher, Toujours rassasiée et jamais satisfaite.
Et je t’aime, ô mon âme avide, toi qui pars – Nouvelle Isis – tentant la recherche éperdue Des atomes dissous, des effluves épars De son être où toi-même as soif d’être perdue.
Je suis le temple vide où tout culte a cessé Sur l’inutile autel déserté par l’idole ; Je suis le feu qui danse à l’âtre délaissé, Le brasier qui n’échauffe rien, la torche folle…
Et ce besoin d’aimer qui n’a plus son emploi Dans la mort à présent retombe sur moi-même. Et puisque, ô mon amour, vous êtes tout en moi Résorbé, c’est bien vous que j’aime si je m’aime.
Toi ma dormeuse mon ombreuse ma rêveuse ma gisante aux pieds nus sur le sable mouillé toi ma songeuse mon heureuse ma nageuse ma lointaine aux yeux clos mon sommeillant œillet
distraite comme nuage et fraîche comme pluie trompeuse comme l’eau légère comme vent toi ma berceuse mon souci mon jour ma nuit toi que j’attends toi qui te perds et me surprends
la vague en chuchotant glisse dans ton sommeil te flaire et vient lécher tes jambes étonnées ton corps abandonné respire le soleil couleur de tes cheveux ruisselants et dénoués
mon oublieuse ma paresseuse ma dormeuse toi qui me trompes avec le vent avec la mer avec le sable le matin ma capricieuse ma brûlante aux bras frais mon étoile légère
je t’attends je t’attends je guette ton retour et le premier regard où je vois émerger Eurydice aux pieds nus à la clarté du jour dans cet enfant qui dort sur la plage allongée.