Elle viendra – 19 – Préférence partagée

Emily sait quelque chose que les autres ne savent pas. Elle sait que nous n’aimerons jamais plus d’une poignée de personnes et que cette poignée peut à tout moment être dispersée, comme les aigrettes du pissenlit, par le souffle innocent de la mort. Elle sait aussi que l’écriture est l’ange de la résurrection.

Christian Bobin – La dame blanche (Gallimard / ‘L’un et l’autre’ – 2007)

Kitty Kielland (Norvège 1843–1914) – Un soir à Stokkavannet – 1890.
J’aime mieux me souvenir d’un Couchant
Que jouir d’une Aurore
Bien que l’un soit superbe oubli
Et l’autre réel.
.

Car il y a dans le départ un Drame
Que rester ne peut offrir –
Mourir divinement en une fois le soir –
Est plus aisé que décliner –

Emily Dickinson
Amherst (Massachusetts) 1830-1886

I’d rather recollect a setting
Than own a rising sun
Though one is beautiful forgetting—
And true the other one.

Because in going is a Drama
Staying cannot confer
To die divinely once a Twilight—
Than wane is easier—

in Car l’adieu c’est la nuit – Poésie Gallimard – 2007
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Malroux.

Musiques à l’ombre – 10 – Incarnation

L’été penche la tête. L’automne est à la porte, l’ombre se fera bientôt nuit.
Avec ce billet N°10 se clôt la série des « Musiques à l’ombre ». J’avais souhaité que ces billets d’été soient un salut musical à la jeunesse qui soufflerait sur ces pages un vent de beauté et d’espérance chargé de nous éloigner un temps, même court, de « l’épaisseur de vulgarité »* qui étouffe ce monde.

*Baudelaire

Avec Bach nous aurons touché le Ciel, avec Haendel visité les Enfers. Papillons dans la lumière, nous aurons dansé, grâce à Schumann, avec Colombine et Chiarina. Mendelssohn aura, huit fois, partagé sa jeunesse et Medtner, du piano, ses souvenirs, avec passion. Le violon de Sibelius aura hypnotisé nos sens, le violoncelle de Prokofiev nous aura révélé que la transparence est aussi le chemin de l’obscur. Et alors que Wagner nous offrait son plus beau cadeau d’amour, César Franck tournait pour nous une page de « La Recherche ».

Il fallait, m’a-t-il semblé, que Schubert écrivît cette dernière page. Il fut jeune toute sa vie tant elle fut brève, n’est-ce pas ? Et ses sonates pour piano connaissent si bien les langages de l’ombre.

Franz Schubert 1797-1828

En 1970, l’un des plus remarquables pianistes de son siècle, Wilhelm Kempff, disait à leur propos :

La plupart de ses Sonates ne devraient pas être soumises aux lumières éblouissantes des immenses salles de concert. Ce sont des confessions d’un esprit extrêmement vulnérable, ou plus exactement des monologues, souvent chuchotés si doucement que dans une grande salle le son n’est pas porté. Schubert nous révèle ses secrets les plus intimes en pianissimo.

Encore parmi nous, le Maître rejoindrait sans doute l’avis corollaire d’un de ses célèbres successeurs, Alfred Brendel – dont on connaît le soin méticuleux qu’il apportait au choix et à la préparation de ses instruments – quand il n’hésite pas à qualifier les prestigieux Steinway modernes de « criards et percussifs ». Ces brillants pianos des grandes salles – signe des temps – si peu portés à la confidence et au murmure.

Les eût-il entendus, notre modeste Franz n’aurait jamais imaginé leur confier sa musique, lui qui ne connut que les claviers d’emprunt, et qui ne put, absurdité de l’existence, « se payer » son propre piano que l’année de sa mort, en 1828. Il avait 31 ans.

Beatrice Berrut – pianiste

Une jeune et talentueuse pianiste valaisanne, Beatrice Berrut, formidable lisztienne et maitresse en l’art de la transcription, a tôt fait le choix, pour transmettre sa sensibilité et les émotions des compositeurs qui lui sont chers, d’un compagnon plus discret, plus pudique et pourtant si riche de nuances et de couleurs, le piano Bösendorfer qu’elle ne quitte plus.

Quand on a écouté ce couple fusionnel interpréter, dans le secret de son intimité, la Sonate en Sol Majeur – D. 894, on ne se pose plus la question de savoir laquelle des 21 sonates de Schubert on préfère. Et, avec l’humilité qu’il convient, on rejoint sans hésitation l’avis commun de Liszt et de Schumann qui la considéraient comme « la plus parfaite dans la forme et le fond ».

Beatrice Berrut sculpte avec une élégance infinie cette pâte humaine qui caractérise la musique de Schubert. Sous ses doigts, chaque nuance prend la couleur de la peau, chaque accord la sensualité de la chair. L’âme du poète est incarnée.

Avec le premier mouvement, "molto moderato e cantabile", commence un calme voyage intérieur empreint d'une sérénité méditative que viennent tourmenter un temps quelques emportements tragiques, comme un rappel de la fatalité de l'existence.

Magnifique de tendresse toute romantique, le deuxième mouvement, "andante", prolonge la paix installée dès le début de la sonate, que ne trouble pas la passion lyrique de certaines incursions.

La délicate allégresse dansante du troisième mouvement, "menuetto : allegro", ne chasse pas pour autant les évocations dramatiques des syncopes persistantes. Mais la tranquillité, une fois encore, ne perdra pas ses droits.

C'est dans le rondo joyeux d'une fête populaire de campagne que Schubert et Beatrice nous entraînent enfin, à l'occasion de l'"allegretto" final, avant de nous ramener, pianissimo, aux premières impressions paisibles du voyage.

Les larmes du drame : « Llorona »

Au plus vite, tuer mes fils et m’éloigner de ce pays…
Allons, ma main, ma misérable main, prends ce poignard, prends !

Médée – Euripide

No sé que tienen las flores, Llorona,
las flores del campo santo ;
que cuando las mueve el viento, Llorona,
parece que están llorando.*

La Llorona (couplet)

Médée par Delacroix

Depuis qu’Euripide, au 5ème siècle avant J.C., a fait de cette magicienne, déjà tragique meurtrière de la mythologie grecque, la mère infanticide que l’on sait, Médée, robe et visage empoissés du sang encore chaud de ses fils qu’elle vient d’égorger pour se venger de leur père, Jason, ne cesse de crier sa colère de femme trahie et d’épouse répudiée sur les tréteaux de toute l’Europe.

La condamnant sévèrement ou essayant de comprendre les ressorts de la barbarie de son acte, les auteurs dramatiques, de Sénèque à Michel Azama, en passant par Corneille, Anouilh ou Pasolini, entre autres, ou encore Charpentier et Cherubini (pour l’opéra), ont trouvé en elle une éternelle héroïne.

Ce n’est pas sur les planches, mais le long des rivages abandonnés, la nuit, que son « double » d’Amérique latine – qu’aucune filiation pourtant ne relie au personnage de la mythologie grecque – pleure indéfiniment l’égale sauvagerie de sa propre vengeance :
Après avoir noyé ses enfants dans un moment de folie pour se venger de leur père qui a préféré épouser une femme plus jeune et de la même extraction que lui, une mexicaine, bouleversée par son acte, décide de se noyer à son tour.

La pénitence divine, condamnera son âme à errer chaque nuit, toute de blanc vêtue, sur tous les rivages, en se lamentant sans cesse.
D’où son nom, la « Llorona », la pleureuse. Terrorisant les uns et fascinant les autres…

Certains affirment que ce conte mexicain devenu une chanson est tiré d’une vieille légende aztèque. Le récit, comme il se doit, varie à l’envi selon les régions et les peuples d’Amérique latine. La légende de la « Llorona », devenue en vérité un véritable mythe, demeure iconique pour le peuple mexicain qui répugne à ne lui conférer qu’une connotation négative, partagé dans son imaginaire collectif entre les deux extrêmes de la Vierge et de la prostituée.

Qui s’étonnera que cette chanson contienne de très nombreux couplets que chacun ou chacune choisit selon sa sensibilité ? Tantôt ils parlent d’elle, tantôt c’est elle qui chante à travers ses larmes…

Mon choix du moment (hors l’interprétation d’anthologie de la grande Chavela Vargas) : la version courte et poétique de Carmen Goett

Pauvre de moi, ô Llorona, Llorona,
Llorona en bleu céleste,
Même s’il m’en coûte la vie, ô Llorona,
Je ne cesserai jamais de t’aimer,

*Je ne sais pas ce qu’ont les fleurs, ô Llorona,
Les fleurs du cimetière,
Car quand le vent les agite, ô Llorona,
On dirait qu’elles pleurent,

À un Saint Christ de fer, ô Llorona,
Ma peine, m’en fus lui conter,
Si grande était ma tristesse, ô Llorona,
Que le Saint Christ pleura,

Ne pense pas que parce que je chante, ô Llorona
J’ai le cœur heureux
On chante aussi de douleur, ô Llorona
Quand on ne peut plus pleurer.

Kreutzer Sonata 3/3 – Janáček : L’ombre s’étire…

Edgar Degas - Violoniste et jeune femme tenant un cahier de musique
Edgar Degas – Violoniste et jeune femme tenant un cahier de musique

Voilà déjà quelques années que l’Europe musicale a reconnu le talent du compositeur tchèque Leoš Janáček, et Prague tout particulièrement depuis la représentation en 1916  de son opéra Jénufa.

Leos Janacek - 1854-1928
Leos Janacek – 1854-1928

En 1923, pour répondre à une commande, Janáček compose  son premier quatuor à cordes. Il s’inspire pour la circonstance de la « Kreïtserova sonata » de Tolstoï, qui d’ailleurs ne catalyse pas son émotion pour la première fois, le compositeur ayant, semble-t-il, déjà puisé dans cette nouvelle la matière d’une partition, désormais introuvable, pour trio.

Ému par le sort dramatique de cette épouse assassinée, dont rien de surcroît ne prouve l’adultère, Janáček – qui d’ailleurs vit une relation passionnée avec une jeune femme de 35 ans sa cadette – préfère, au contraire de Tolstoï, porter un regard bienveillant vers la femme en général, exprimant une réelle empathie pour celles, nombreuses, qui subissent la domination masculine.

QUATUOR-CORDES Lire la suite Kreutzer Sonata 3/3 – Janáček : L’ombre s’étire…