Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Giovanni Andrea Sirani – Tre sorelle -1663 (Trois grâces – Peinture – Musique – Poésie)
Les Anciens ne s’accordent ni sur le nom, ni sur le nombre, ni sur la fonction des Charites, mais dans la tradition la plus communément suivie, ce sont trois sœurs nommées Aglaé, Euphrosyne et Thalie. À l’origine divinités chthoniennes, elles répandent la fécondité et la grâce sur les êtres et les choses, étant par là-même dispensatrices de joie. On saisit alors le rapport étroit qui existe entre leur nom et la famille de charis : les Charites sont tout ce qui embellit et favorise la vie.
Étienne Wolff (2006) Sur une interprétation de la figure des Grâces. Littératures classiques N° 60(2)
Il ne manquait plus qu’elles chantassent…
Silvia Pérez Cruz – Rita Payés – MARO
chantent a cappella et en portugais
« Estrelas e raíz » (Étoiles et racines)
O céu sempre esta aqui, viu? nesta canção na aldeia e na cidade na selva e no sertão Ponta da Baleia diz canta nova amiga con estrelas e raiz. Todos somos filhos, viu? todo e circular chuva, vida e morte o tempo e o ar o planeta inteiro diz canta nova amiga con estrelas e raiz.
Le ciel est toujours là, vois-tu ? dans cette chanson dans le village et dans la ville dans la jungle et les alentours de Ponta da Baleia il est dit : « chante nouvel ami avec des étoiles et des racines. » Nous sommes tous des enfants, vois-tu ? tout et autour la pluie, la vie et la mort le temps et l’air la planète entière tout dit « chante nouvel ami avec les étoiles et les racines. »
Cette nuit, au-dessus des quais silencieux, Plane un calme lugubre et glacial d’automne.
Effet de soir
Cette nuit, au-dessus des quais silencieux, Plane un calme lugubre et glacial d’automne. Nul vent. Les becs de gaz en file monotone Luisent au fondde leur halo, comme des yeux.
Et, dans l’air ouaté de brume, nos voix sourdes Ont le son des échos qui se meurent, tandis Que nous allons rêveusement, tout engourdis Dans l’horreur du soir froid plein de tristesses lourdes.
Comme un flux de métal épais, le fleuve noir Fait sous le ciel sans lune un clapotis de vagues. Et maintenant, empli de somnolences vagues, Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.
Avec le souvenir des heures paresseuses Je sens en moi la peur des lendemains pareils, Et mon âme voudrait boire les longs sommeils Et l’oubli léthargique en des eaux guérisseuses.
Mes yeux vont demi-clos des becs de gaz trembleurs Au fleuve où leur lueur fantastique s’immerge, Et je songe en voyant fuir le long de la berge Tous ces reflets tombés dans l’eau, comme des pleurs,
Que, dans un coin lointain des cieux mélancoliques, Peut-être quelque Dieu des temps anciens, hanté Par l’implacable ennui de son Éternité, Pleure ces larmes d’or dans les eaux métalliques.
. . . . . . . . Je croyais entendre Une vague harmonie enchanter mon sommeil, Et près de moi s’épandre un murmure pareil Aux chants entrecoupés d’une voix triste et tendre.
Ch. Brugnot — Les deux Génies.
— « Écoute ! — Écoute ! — C’est moi, c’est Ondine qui frôle de ces gouttes d’eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune ; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.
« Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l’air.
« Écoute ! — Écoute ! — Mon père bat l’eau coassante d’une branche d’aulne verte, et mes sœurs caressent de leurs bras d’écume les fraîches îles d’herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et barbu qui pêche à la ligne. »
Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt, pour être l’époux d’une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour être le roi des lacs.
Et comme je lui répondais que j’aimais une mortelle, boudeuse et dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et s’évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus.
Aloysius Bertrand – « Gaspard de la nuit » (version 1920)
Daniil Trifonov
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II / LE GIBET
Albert Besnard – Le pendu 1873 – Eau-forte
Que vois-je remuer autour de ce gibet ?
Faust
Ah ! ce que j’entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire ?
Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre stérile dont par pitié se chausse le bois ?
Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles sourdes à la fanfare des hallali ?
Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu sanglant à son crâne chauve ?
Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline pour cravate à ce col étranglé ?
C’est la cloche qui tinte aux murs d’une ville, sous l’horizon, et la carcasse d’un pendu que rougit le soleil couchant.
Aloysius Bertrand – « Gaspard de la nuit » (version 1920)
Lucas Debargue
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III / SCARBO
Gnome
Il regarda sous le lit, dans la cheminée, dans le bahut ; — personne. Il ne put comprendre par où il s’était introduit, par où il s’était évadé.
Hoffmann. — Contes nocturnes.
Oh ! que de fois je l’ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu’à minuit la lune brille dans le ciel comme un écu d’argent sur une bannière d’azur semée d’abeilles d’or !
Que de fois j’ai entendu bourdonner son rire dans l’ombre de mon alcôve, et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit !
Que de fois je l’ai vu descendre du plancher, pirouetter sur un pied et rouler par la chambre comme le fuseau tombé de la quenouille d’une sorcière !
Le croyais-je alors évanoui ? le nain grandissait entre la lune et moi comme le clocher d’une cathédrale gothique, un grelot d’or en branle à son bonnet pointu !
Mais bientôt son corps bleuissait, diaphane comme la cire d’une bougie, son visage blêmissait comme la cire d’un lumignon, — et soudain il s’éteignait.
Aloysius Bertrand – « Gaspard de la nuit » (version 1920)
Que serait Aloysius Bertrand dans nos mémoires devenu sans Maurice Ravel et son génie diabolique de la musique ?
Il est vrai qu’on doit à ce poète très tôt disparu, d’avoir, grâce à son seul ouvrage, « Gaspard de la nuit » , publié après sa mort, encouragé Baudelaire à aborder, avec le succès que l’on connait, le genre nouveau du poème en prose et plus tard servi de source inspiratrice à André Breton et à tout le mouvement surréaliste.
Il n’est toutefois pas certain que ce prestige littéraire posthume, même augmenté de l’admiration de Mallarmé et de Max Jacob, aurait suffi à lui seul à projeter l’œuvre loin du parvis des bibliothèques et à attirer l’attention de la postérité de l’auteur vers cette poésie romantique noire, « condensée et précieuse » – selon l’expression de Mallarmé – qu’il nous offre et dont Gérard de Nerval s’était fait le chantre en son temps.
Comme il aurait été dommage, pourtant, que ces « Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot » , selon le sous-titre qu’a donné à son recueil Louis Bertrand lui-même, ne fussent pas parvenues jusqu’à nous. Car alors nous aurions été privés du charme à la fois romantique et gothique de la représentation des visions intérieures du poète sur fond de Moyen-Âge ; petits tableaux ésotériques, voire parfois diaboliques, brossés avec finesse, qui entrainent le lecteur dans les pénombres crépusculaires de l’univers magique et secret des gnomes, fées, sylphides et autres troublants alchimistes.
Nous n’aurions pas pu apprécier non plus le poids des silences et la profondeur des ombres qui s’installent entre les lignes du recueil et qui en disent souvent autant, sinon plus parfois, que les ciselures de la phrase et les joyaux du verbe. – Le pianiste Vlado Perlemuter, grand interprète de Ravel, n’avait-il pas qualifié Bertrand d’« orfèvre des mots ?
Par bonheur donc, et pour la littérature, et pour la musique, le recueil a séduit le compositeur Maurice Ravel. L’exceptionnelle qualité de ses œuvres et sa très grande notoriété ont sans aucun doute aidé « Gaspard de la nuit » et son auteur à traverser le temps.
I / ONDINE
Gaston Bussière – Nymphe des eaux
C’est le mouvement le plus gracieux et le plus délicat. Il commence comme un rêve. La musique arrive d’un ailleurs inconnu nimbant aussitôt l’auditeur de la sereine quiétude d’une nuit étoilée au bord d’un lac apaisé. Voluptueuse liberté de l’eau qui s’écoule, sensualité des reflets multicolores sur le miroir liquide que déforment quelques clapots, pour accompagner l’appel amoureux d’une naïade qui veut séduire cet humain sur le rivage et l’emmener au fond de son royaume subaquatique.
Tandis qu’il est confronté à la tâche délicate de maintenir continument l’atmosphère onirique du moment et la fluidité de l’ambiance aquatique du lieu, le pianiste doit laisser s’exprimer la mélodie, surimpression sonore qui traduit le discours des personnages. Épreuve difficile ! Ôcombien !
II / LE GIBET
Albert Besnard
Tout ici est tristesse et désolation. Un lointain carillon lugubre sonne l’heure sombre propice aux questionnements inquiets. Tout l’art du pianiste réside dans sa capacité à garder son auditeur enveloppé dans une atmosphère d’angoissante monotonie qu’un soleil finissant traverse pour lui confirmer qu’au bout de la corde le pendu est bien mort, désormais exempt de toute émotion.
III / SCARBO
C’est le plus célèbre mouvement de ce triptyque, celui-là même qui glace l’échine des interprètes tant il exige d’eux une transcendante virtuosité. Musique frénétique et bizarre qui fait appel à toutes les clés de la musique ou presque, pour rendre l’effet fantasque de ce gnome farfelu qui vient hanter le rêve du dormeur. Il saute, tressaute et sursaute bizarrement, produit des bruits agaçants, disparait et réapparaît sans cesse, suggérant une multitude d’images brèves et fantasques, hallucinations fugitives, dérangeantes, cauchemardesques.
Outre la kyrielle de talents qu’il faut au pianiste pour nous faire croire qu’il est ce gnome hyperactif, coiffé d’un bonnet rouge et pointu, il lui faut encore nécessairement, pour parvenir à l’effet recherché, maîtriser l’art subtil du percussionniste, tant Ravel sollicite ici cette spécificité de l’instrument. C’est à ce prix, terriblement élevé certes, qu’à l’instar de ce nain perturbateur, il « grandira, entre la lune et [nous], comme le clocher d’une cathédrale gothique ». Mais pour notre plus grand plaisir !
James Christensen 1942-2017 (USA) – Sa chambre préférée
Ne tombe pas amoureux d’une femme qui lit, d’une femme qui ressent trop, d’une femme qui écrit… Ne tombe pas amoureux d’une femme cultivée, magicienne, délirante, folle. Ne tombe pas amoureux d’une femme qui pense, qui sait ce qu’elle sait et qui, en plus, sait voler ; une femme sûre d’elle-même.
Ne tombe pas amoureux d’une femme qui rit ou qui pleure en faisant l’amour, qui sait convertir sa chair en esprit ; et encore moins de celle qui aime la poésie (celles-là sont les plus dangereuses), ou qui passe une demi-heure à fixer un tableau, ou qui ne sait pas comment vivre sans musique.
Ne tombe pas amoureux d’une femme qui s’intéresse à la politique, qui est rebelle et qui a le vertige devant l’immense horreur des injustices. Une femme qui aime le foot et le baseball et qui n’aime absolument pas regarder la télévision. Ni d’une femme belle peu importe les traits de son visage ou les caractéristiques de son corps.
Ne tombe pas amoureux d’une femme ardente, ludique, lucide et irrévérencieuse.
Ne t’imagine pas tomber amoureux de ce genre de femme.
Car, si d’aventure tu tombais amoureux d’une femme pareille, qu’elle reste ou pas avec toi, qu’elle t’aime ou pas, d’elle, d’une telle femme, JAMAIS on ne revient.
Martha Rivera-Garrido (poétesse dominicaine)
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Je ne connais pas son adresse, mais tu la rencontreras sans doute entre Upper West Side – Manhattan à New York City et les entrepôts des anciennes aciéries à Brooklyn. Pour dire plus simplement : entre le très chic Metropolitan Opera et le très populaire Gowanus Ballroom, désormais fermé.
Son nom ? ‘Stella di Napoli‘… ou Joyce DiDonato.
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No te enamores de una mujer que lee, de una mujer que siente demasiado, de una mujer que escribe… No te enamores de una mujer culta, maga, delirante, loca. No te enamores de una mujer que piensa, que sabe lo que sabe y además sabe volar; una mujer segura de sí misma. No te enamores de una mujer que se ríe o llora haciendo el amor, que sabe convertir en espíritu su carne; y mucho menos de una que ame la poesía (esas son las más peligrosas), o que se quede media hora contemplando una pintura y no sepa vivir sin la música. No te enamores de una mujer a la que le interese la política y que sea rebelde y vertigue un inmenso horror por las injusticias.Una a la que le gusten los juegos de fútbol y de pelota y no le guste para nada ver televisión. Ni de una mujer que es bella sin importar las características de su cara y de su cuerpo. No te enamores de una mujer intensa, lúdica y lúcida e irreverente. No quieras enamorarte de una mujer así.
Porque cuando te enamoras de una mujer como esa, se quede ella contigo o no, te ame ella o no, de ella, de una mujer así, JAMAS se regresa.
On connait Toots le musicien, on connait moins Toots le compositeur. Sa célèbre « Bluesette » est en effet l’arbre qui cache une forêt de plus d’une centaine de compositions à découvrir ou redécouvrir. Toots y mélange les styles avec brio tout en s’inspirant de sa longue pratique de l’improvisation, inextricablement liée à la composition dans le jazz.
Hugo Rodriguez – musicologue KBR (Bibliothèque Royale de Belgique)
Toots Thielemans (Belgique) 1922-2016
En scène jusqu’à 92 ans, Toots Thielemans, qui avait commencé sa carrière comme accordéoniste, puis comme guitariste, est finalement devenu harmoniciste. Et quel musicien ! Qui a traversé le jazz du XXème siècle en compagnie des plus grands, Charlie Parker, Ella Fitzgerald, Oscar Peterson, Count Basie, Lester Young, Bill Evans, Quincy Jones, évidemment, et autres Billie Holiday ou Léna Horne… Et tant d’autres encore, parmi lesquels l’inoubliable Miles Davis…
Parmi ses nombreuses compositions dont beaucoup sont devenues des « standards » du jazz qui figurent au répertoire de toute la galaxie, « Bluesette », écrite en 1962 pour l’harmonica chromatique est reconnue en quelque sorte comme la signature de l’artiste.
Toots Thielemans avec orchestre symphonique au concert annuel des ‘Proms’ de Londres en 2009 :
« Bluesette » accapare un peu trop l’attention, il est vrai. Mais ce morceau léger et souriant souffle à travers sa virtuosité une telle bonne humeur que les décennies l’ont porté avec bonheur jusqu’aux pupitres des jeunes musiciens d’aujourd’hui qui se l’approprient avec un talent certain dont le maître s’enorgueillirait sans doute.
Sarah McKenzie (Piano)
Hermine Deurloo (Harmonica chromatique)
Geoff Gascoyne (Contrebasse)
Donald Edwards (Batterie)
En 1962, le parolier américain Norman Gimbel ajouta des paroles à la musique : Une exhortation pour la jeune Bluesette à ne pas s’enfermer dans la tristesse. Le temps viendra, si elle ouvre son coeur, de la rencontre et du bel amour…
Poor little, sad little blue Bluesette Don’t you cry, don’t you fret You can bet one lucky day you’ll waken And your blues will be forsaken Some lucky day lovely love will come your way
If there is love in your heart to share Dear Bluesette, don’t despair Some blue boy is waiting just like you To find a someone to be true to Two loving arms you can nestle in to stay
Get set, Bluesette True love is coming Your lonely heart soon will be humming
Pretty little Bluesette, musn’t be a mourner Have you heard the news yet? Love’s ’round the corner Love wrapped in rainbows and tied with pink ribbons To make your next springtime your gold wedding ring time
Je ne vois pas de poète qui ait porté aussi loin le besoin fou d’amour, la souffrance, la barbarie, l’injustice, mais en même temps l’éblouissement devant la beauté de la vie. En premier lieu, je voudrais parler de la conscience du temps chez Milosz, le temps comme de l’éternité volée.
Laurent Terzieff (1935-2010)
Quand elle viendra — fera-t-il gris ou vert dans ses yeux, Vert ou gris dans le fleuve ? L’heure sera nouvelle dans cet avenir si vieux, Nouvelle, mais si peu neuve… Vieilles heures où l’on a tout dit, tout vu, tout rêvé ! Je vous plains si vous le savez…
Il y aura de l’aujourd’hui et des bruits de la ville Tout comme aujourd’hui et toujours — dures épreuves ! — Et des odeurs, — selon la saison — de septembre ou d’avril Et du ciel faux et des nuages dans le fleuve ;
Et des mots — selon le moment — gais ou sanglotants Sous des cieux qui se réjouissent ou qui pleuvent, Car nous aurons vécu et simulé, ah ! tant et tant, Quand elle viendra avec ses yeux de pluie sur le fleuve.
Il y aura (voix de l’ennui, rire de l’impuissance) Le vieux, le stérile, le sec moment présent, Pulsation d’une éternité sœur du silence ; Le moment présent, tout comme à présent.
Hier, il y a dix ans, aujourd’hui, dans un mois, Horribles mots, pensées mortes, mais qu’importe. Bois, dors, meurs, — il faut bien qu’on se sauve de soi De telle ou d’autre sorte…
Fais comme le lanceur de couteaux, qui tire autour du corps. Écris sur l’amour sans le nommer, la précision consiste à éviter. Détourne-toi du mot solennel, déjà ripaillé, vise le bord, longe, le lanceur de couteaux touche de loin, l’erreur est d’atteindre la cible, la grâce est de la rater
Consiglio
Fai come il lanciatore di coltelli, che tira intorno al corpo. Scrivi di amore, senza nominarlo, la precisione sta nell’evitare. Distràiti dal vocabolo solenne, già abbuffato, punta al bordo, costeggia, il lanciatore di coltelli tocca da lontano, l’errore è di raggiungere il bersaglio, la grazia è di mancarlo.
Vous êtes bien belle et je suis bien laid. A vous la splendeur de rayons baignée ; A moi la poussière, à moi l’araignée. Vous êtes bien belle et je suis bien laid ; Soyez la fenêtre et moi le volet.
Nous réglerons tout dans notre réduit. Je protégerai ta vitre qui tremble ; Nous serons heureux, nous serons ensemble ; Nous réglerons tout dans notre réduit ; Tu feras le jour, je ferai la nuit.
Victor Hugo 1802-1885
Poème composé en 1830 en hommage à Maglia Feroni, actrice de l’Odéon, dont Victor Hugo était amoureux.
Publié pour la première fois en 1883 dans le numéro de mai de la Revue des Lettres et des Arts.
JeanJulesGeoffroy – 1853
D’un Serge à l’autre :
Serge Gainsbourg, en 1961, a repris et transformé le poème, pour le chanter lui-même.
Serge Reggiani, en 1973, ne résista pas au plaisir de l’interpréter à son tour :
Vous êtes bien belle, et je suis bien laid, A vous la splendeur de rayons baignée A moi la poussière, à moi l’araignée Vous êtes bien belle, et je suis bien laid,
Tu feras le jour, je ferai la nuit, Je protégerai ta vitre qui tremble, Nous serons heureux, nous serons ensemble, Tu feras le jour, je ferai la nuit,
Vous êtes bien belle, et je suis bien laid, A vous la splendeur de rayons baignée A moi la poussière, à moi l’araignée Vous êtes bien belle, et je suis bien laid.
Il faut des torrents de sang pour effacer nos fautes aux yeux des hommes, une seule larme suffit à Dieu.
Chateaubriand – Atala
On ne pourra pas dire que Chateaubriand aura emprunté cette image au Livre des Lamentationsde Jérémie. Prophète dévasté par la réalisation de sa prophétie, la Destruction du Temple de Jérusalem, qui dans le texte biblique se plaint, lui, de ne pas avoir assez de larmes dans son corps pour pleurer ses pêchés et implorer le pardon divin. Chacun façonne le protocole de sa foi…
Rembrandt – Jérémie, lamentations après le Destruction du Temple
Johann Christoph Bach – cousin germain du père du grand Johann-Sebastian – compose sur les paroles éplorées de l’oracle un déchirant« lamento » pour voix d’alto et violon qui, une fois entendu, imprime à jamais nos émotions musicales et s’impose définitivement à notre mémoire.
Johann Christoph Bach (1642-1703)
« Ach, dass ich Wassers gnug hätte » (Ah, que n’ai-je assez d’eau)
Christopher Lowrey (contre-ténor) Ensemble Voices Of Music (San-Francisco)
Ach dass ich Wassers gnug hätte in meinem Haupte Und meine Augen Tränenquellen wären, Dass ich Tag und Nacht beweinen könnte meine Sünde!
Meine Sünden gehen über mein Haupt. Wie eine schwere Last ist sie mir zu schwer worden, Darum weine ich so, und meine beiden Augen fliessen mit Wasser. Meines Seufzens ist viel, und mein Herz ist betrübet, Denn der Herr hat mich voll Jammers gemacht Am Tage seines grimmigen Zorns.
Le musicologue Gilles Cantagrel - sommes-nous nombreux à nous être régalés jadis de ses formidables présentations des cantates de Jean-Sébastien Bach sur France Musique - écrivait ces quelques phrases à propos de cette oeuvre, dans un programme de la Philharmonie de Paris en septembre 2007 :
"Le second lamento de Johann Christoph Bach, « Ach, daß ich Wassers gnug hätte » (Ah, que n’ai-je assez d’eau), est un bref concert spirituel dans la descendance de Schütz, en trois parties avec reprise. Il est écrit pour voix d’alto solo, violon, trois violes de gambe et basse. Concision, densité expressive, efficacité : l’écriture abonde en figures de la désolation, quartes diminuées descendantes, chromatismes, et la récitation épouse toutes les inflexions du langage en en soulignant les images. Un pur chef-d’œuvre."
Et par une voix de contralto :
Delphine Galou Les Musiciens Du Louvre
Ah ! que n’ai-je assez de pleurs dans ma tête et que mes yeux ne sont sources de larmes, afin que jour et nuit je puisse pleurer mes péchés ! Mes péchés dépassent ma tête. Telle une pesante charge, ils me sont devenus trop lourds, c’est pourquoi je pleure ainsi, et mes deux yeux s’écoulent en larmes. Que de soupirs en moi, et mon cœur est attristé, car le Seigneur m’a empli de détresse au jour de sa terrible fureur.
Texte de Claude Lemesle pour une chanson de Serge Reggiani (1981)
Si vous prenez, à la sortie du hameau de La Louvière, Le sentier qui rejoint la lisière, passe à fleur de forêt, Puis s’enfonce à la rencontre des chants d’oiseaux, Si vous le suivez jusqu’aux premières pentes de la dent des Corbières Vous apercevrez, sans doute, à la naissance du coteau Une grotte. C’est là que vit celui qu’ils appellent le fou Et que j’appelle moi : L’exilé.
Il est des hommes déracinés de leur pays Et qui essaient de passer vaille que vaille Sur une autre terre que celle de leurs ancêtres et de leurs amours. Il en est d’autres, tel celui-ci, Que l’on a comme arrachés au siècle où ils auraient dû vivre Et qui essaient de survivre dans une époque qui ne leur convient pas, Où ils étouffent, dont ils ont mal.
Il ne vivait pas comme les autres, Il ne pensait pas comme les autres, Le naufragé du temps passé, L’étranger volontaire, l’exilé.
Johannes Adriaensz van Staveren – XVIIème
Il se sentait comme asphyxié par les courses des autres Course à l’argent, course à la réussite, course aux honneurs. Lui, c’était singulier, détestait le pluriel. Il n’avait que le sens de l’honneur. Mais en nos temps supersoniques C’est un sens interdit. Mal dans son âme sous la dictature de la quantité, Il rêvait, comme un enfant, que revînt le règne de la qualité.
Il ne comprenait pas qu’on traite ceux qui donnent… de pigeons, Ceux qui rêvent… de naïfs, Ceux qui aiment… d’esclaves. A vrai dire il ne comprenait rien à pas grand-chose, A part que l’essentiel de la vie est certainement bien plus simple Et bien plus beau Que dans le cri des corbeaux et le hurlement des loups. Alors il demeurait là, dans sa grotte, L’exilé, Les pieds dans le vingtième siècle Et la tête et le cœur ailleurs, Très loin !
Il ne vivait pas comme les autres, Il ne pensait pas comme les autres, Le naufragé du temps passé, L’étranger volontaire, l’exilé.
Teodor Axentowicz – L’Anachorète (1881)
[Terre folle, t’as un coup de vieux Tu perds la boussole J’entends le Bon Dieu Qui rigole]
Ecole Shah Abbas 1568-1629 : Partage du thé et des fruits
Pour retrouver au hasard d’un accord de guitare le coeur énamouré d’Hafez ou l’âme inspirée de Rûmi…
Pour imaginer une autre Perse d’un autre temps, quand la poésie, le chant et tous les arts, façonnant par leur richesse et leur diversité l’identité culturelle de l’Iran, représentaient la puissance et la grandeur de son empire…
Pour l’histoire de Maryam (« Jâné Màryàm » se traduit par ‘la vie de Maryam’) et la tendre chanson d’amour aux accents bibliques du répertoire traditionnel iranien qui la raconte…
Pour la très belle transcription pour la guitare qu’en a réalisée la grande artiste iranienne Lily Afshar, emportée par la maladie en 2023…
Pour l’interprétation sensuelle qu’en a donnée Zoe Barnett récemment dans la Salle des Mosaïques du Museo agli Eremitanide Padoue…
Et pour caresser avec suavité, en pensée, pieds nus sur les froids carreaux des mosaïques antiques, les délices de nos siècles enfuis…
***
Jâné Màryàm en version symphonique avec choeur et voix
Ma fleur rouge et blanche, quand viens-tu ? Mon petit pétale, quand viens-tu ? Tu as dit que tu viendrais quand les fleurs fleuriraient Toutes les fleurs du monde s’épanouissent, quand viens-tu ? Ma Maryam, ouvre les yeux, dis mon nom C’est l’aube et le soleil s’est levé Il est temps d’aller aux champs ô douce Maryam Ma Maryam, ouvre les yeux, dis mon nom Sortons de la maison, prenons la route Épaule contre épaule, comme au bon vieux temps ô belle Maryam C’est encore le matin et je suis éveillé J’aimerais pouvoir dormir et te voir dans mes rêves Des bourgeons de tristesse ont poussé dans mon cœur Comment le cœur peut-il faire face à cette douleur ? Oh douce Maryam maintenant c’est l’heure de la récolte, Viens, ne me quitte pas, tu es mienne Allons au travail, récoltons le blé Maintenant il est temps de récolter, viens, ne me quitte pas, tu es mienne Allons travailler, viens, viens belle Maryam, douce Maryam
Recomposition d’un billet proposé sur « Perles d’Orphée » le 14/02/2013
sous le titre : « Orphée et la barbarie »
Felix Nussbaum – Les squelettes jouent pour la danse – 1944
La sempiternelle souffrance a autant de droit à l’expression que le torturé celui de hurler ; c’est pourquoi il paraît bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poèmes.
Theodor Adorno – « Méditations sur la Métaphysique » En réponse, dix ans après, à sa propre affirmation de 1949 : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. »
§
Domenico di Michelino – Dante et son poème (1465)
Considerate la vostra semenza ; fatti non foste a viver come bruti, ma per seguir virtute e conoscenza.*
* Considérez votre dignité d’homme : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des bêtes, mais pour acquérir vertu et connaissance.
Dante – « Divine Comédie », cité par Primo Lévi – « Si c’est un homme » – Chapitre 11
§
Zoran Music (Slovénie) 1909-2005
Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ? […] Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement.
Vladimir Jankélévitch – Pardonner ? – 1971
§
La soprano Anne-Sofie Von Otter a publié en 2007 un CD « Terezin Theresienstadt », – nom du « camp-ghetto » ouvert par les nazis en 1941 –, pour contribuer à la commémoration des très nombreux musiciens juifs assassinés dans les camps. Ce camp-ci avait été créé par la propagande hitlérienne pour, supercherie couplée à l’horreur, servir le régime dans sa tentative de démonstration de sa « bonne foi ».
Les souffrances, la peur, la faim et le froid, qui étaient le quotidien de ces intellectuels juifs regroupés dans cette antichambre des fours crématoires d’Auschwitz, n’arrêtèrent pas la création artistique qui restait le plus puissant soutien de tous ces malheureux. Parmi eux, une écrivaine et compositrice tchèque, Ilse Weber. Pour apaiser les craintes de son jeune fils Tommy avec lequel elle était conduite à la mort, elle chanta jusqu’à l’ultime instant cette douce mélodie, « Wiegala ».
Dodo l’enfant do,
Le vent joue de la lyre.
Il joue doucement entre les verts roseaux,
Le rossignol chante sa chanson.
Dodo…
Dodo, l’enfant do,
La lune est une lanterne
Au plafond noir du ciel,
Elle contemple le monde
Dodo…
Dodo, l’enfant do,
Comme le monde est silencieux !
Pas un bruit ne trouble la paix,
Toi aussi mon bébé, dors.
Dodo, l’enfant do,
Que le monde est silencieux !
§
Il y a encore des chants à chanter au delà des hommes.
Le grincement lancinant des essieux de ce chariot contient tout le lacher-prise fataliste, désespéré, d’un peuple condamné à la misère de sa condition.
Dans l’ironie désabusée des paroles d’une chanson populaire, la compassion d’un poète gaucho, Romildo Risso, et dans la milonga composée par Atahualpa Yupanqui pour les accompagner, le rythme lent et le ton désenchanté de celui qui n’attend ni ne veut plus rien.
Les essieux de ma charrette
Parce que je ne graisse pas les essieux Ils m’appellent négligent
Puisque moi j’aime quand ils grincent Pourquoi irais-je les graisser ?
C’est trop ennuyeux de suivre et suivre la piste. Le chemin est trop long avec rien pour me divertir.
Je n’ai pas besoin de silence, moi je n’ai rien à penser.
J’avais de quoi, mais ça fait longtemps, maintenant je ne pense plus.
Les essieux de ma roue, je ne les graisserai jamais.
∑
L’ironie est une tristesse qui ne peut pleurer et sourit.
Comme une illustration de cette juste remarque de Jacinto Benavente, (Prix Nobel de Littérature 1922), le Septeto Santiaguero reprend le titre, devenu depuis longtemps un classique du genre, à la mode cubaine…
Septeto Santiaguero : Los ejes de mi carreta
Los ejes de mi carreta
Porque no engraso los ejes me llaman abandonao. Porque no engraso los ejes me llaman abandonao.
Si a mí me gusta que suenen, ¿pa’ qué los quiero engrasaos? Si a mí me gusta que suenen, ¿pa’ qué los quiero engrasaos?
Es demasiado aburrido seguir y seguir la huella. Es demasiado aburrido seguir y seguir la huella, demasiado largo el camino sin nada que me entretenga.
No necesito silencio, yo no tengo en qué pensar. No necesito silencio, yo no tengo en qué pensar.
Tenía, pero hace tiempo, ahora ya no pienso más. Tenía, pero hace tiempo, ahora ya no pienso más.