Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Au bout de l’amour il y a l’amour Au bout du désir il n’y a rien. L’amour n’a ni commencement ni fin. Il ne nait pas, il ressuscite. Il ne rencontre pas, il reconnaît. Il se réveille comme après un songe Dont la mémoire aurait perdu les clefs. Il se réveille les yeux clairs Et prêt à vivre sa journée. Mais le désir insomniaque meurt à l’aube Après avoir lutté toute la nuit.
Parfois l’amour et le désir dorment ensemble Et ces nuits-là on voit la lune et le soleil.
Le piano, cette imposante corolle d’ébène épanouie au cœur des salons, offrirait-il ses harmonies en nectar aux papillons ? Peut-être. Mais sans doute est-ce plutôt la grâce éphémère de ces créatures polychromes qui ensorcelle les pianistes, attisant leur désir mimétique de virtuosité. Les musiciens se laissent alors porter par l’inspiration, cherchant à transcrire en mélodies fugaces, confiées à des mains aériennes, le vol onduleux de ces enchanteurs ailés.
Ainsi, Mel Bonis, compositrice parisienne de la période post-romantique, dans une pièce pour piano de 1897, nous offre-t-elle sa transcription au clavier du vol aguicheur de ces Don Juan en habit de lumière venus séduire les fleurs de son jardin. Au piano Diana Sahakyan :
Quel charme, quel langage imagé d’une richesse inimitable ! Quelles chaleur et passion dans ses phrases mélodiques, quelle vitalité fourmillante dans son harmonie…
Quand Tchaïkovski commente ainsi, de manière dithyrambique la musique d’Edvard Grieg, il n’ignore rien de la sensibilité atavique du compositeur norvégien aux choses de la nature. Entre les doigts agiles de Clare Hammond vole, élégant, très mendelsohnien, le papillonqui introduit le troisième (Op.43) des dix recueils de « Pièces Lyriques »que Grieg composa entre 1867 et 1901.
Le compositeur québécois Calixa Lavallée, à qui le Canada doit la musique de son hymne national – excusez du peu – devait être fasciné par l’habileté d’un certain papillon qui courtisait les iris versicolores du jardin de sa maison natale à Verchères lorsqu’il écrivit cette Étude de concert pour piano – Opus 18. – « Papillon », quel plus juste titre pour cette pièce à en juger par la virtuosité qu’elle exige de l’interprète… qui, comme Suppakrit Payackso, pourrait bien, s’il est doué, ne pas être beaucoup plus âgé que le vaillant insecte…
Certaines pièces pour piano, et pas les moins connues, ont été affublées du titre ou sous-titre de « Papillon », alors même qu’elles ne prétendaient en aucune manière avoir été inspirées par l’insecte lui-même.
Frédéric Chopin, par exemple, n’a jamais donné le sous-titre de Papillon à l’Étude opus 25 – N°9. Ce surnom lui aurait été attribué par le pianiste et chef d’orchestre Hans von Bülow – élève de Franz Liszt et premier mari de sa fille Cosima qui plus tard deviendra Madame Richard Wagner. Il est vrai que cette très courte étude de Chopin par la rapidité des passages et la légèreté requise pour son exécution peut évoquer le vol rapide et gracieux d’un papillon. Les mouvements vifs et sautillants des mains laissent volontiers imaginer les pérégrinations erratiques du bel insecte.
Ce n’est pas non plus le charmant lépidoptère lui-même qui suggère au jeune Robert Schumann le titre et la thématique de « Papillons », qu’il compose entre 1829 et 1831, une de ses premières œuvres emblématiques de son inspiration romantique et de la riche imagination qui la sous-tend,
Grand admirateur de Jean Paul (Johann Paul Friedrich Richter), Schumann a puisé son inspiration dans son roman « Flegeljahre » (Les années d’insouciance). Cette suite de douze courtes pièces contrastées précédées d’une introduction a pour objet de représenter les divers personnages et ambiances d’un bal masqué à la fin du roman. Si les notes avaient des noms ce serait masques, déguisements, légèreté, rêveries, changements rapides d’humeur. Chaque mouvement veut évoquer une scène dansante, légère ou fantasque, à la manière des variations désordonnées du vol du papillon.
Robert Schumann 1810 – 1856
« Papillons » Op.2
Catherine Collard (Piano) 1947 – 1993
Robert Schumann et Catherine Collard : l’union, la communion, par-delà le temps, de deux sensibilités poétiques exceptionnelles autour d’un simple clavier. Âmes jumelles peut-être, toutes les deux disparues au même âge (46 ans).
Introduction. Moderato 1/ Valse en Ré Majeur 2/ Valse en Mi bémol Majeur 3/ Valse en Fa dièse mineur 4/ Valse en La Majeur 5/ Polonaise en Si bémol Majeur 6/ Valse en Ré mineur 7/ Valse en Fa mineur 8/ Valse en Do dièse mineur 9/ Valse en Si bémol mineur 10/ Valse en Do Majeur 11/ Polonaise en Ré Majeur 12/ Finale en Ré Majeur
Entre Rhopalocères (papillons de jour) et Hétérocères (papillons de nuit), l’entomologie dénombre aujourd’hui plus de 200 000 espèces de papillons – Ô pardon, faisons illusion jusqu’au bout : 200 000 espèces de Lépidoptères. (Doctus cum libro)
Et si, naturellement, la musique ne propose pas autant d’œuvres consacrées aux papillons, une modeste recherche suffira à aisément débusquer une quantité non négligeable – et bien séduisante – de compositions inspirées par la beauté multicolore, la grâce ou la symbolique de cette fascinante créature légère et virevoltante.
Petit jeu d'été : Combien pourrions-nous citer, à brûle-pourpoint, tous styles de musique confondus et dans la langue que l'on voudra, d’œuvres musicales relatives à la thématique du papillon ?
Sachant que, pour faciliter l'exercice : "Papillon" se dit : - En Anglais : Butterfly - En Italien : Farfalla - En Allemand : Schmetterling - En Espagnol : Mariposa - En Portugais : Barbaleta - En Russe : Babochka.- En Japonais : Cio-Cio-San.
Les suggestions feront l'objet des billets à venir. Gageons que certaines ne manqueront pas de déclencher quelques "mais bien sûr" venus des profondeurs de quelque mémoire attiédie...
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Une première évidence, même si le sujet n’est pas l’insecte lui-même : comment ne pas penser d’emblée à la douceur de la célèbre Cio-Cio-San, Madame Butterfly, qui grâce à Puccini a sans doute offert à l’Opéra ses heures les plus belles et les plus glorieuses. – Papillon pourrait-il obtenir un rôle plus prestigieux ?
Comme le papillon la beauté de notre héroïne est fragile et éphémère, comme lui, sa liberté est illusoire, sa courte vie une violente métamorphose, et l’exotisme qu’elle incarne à travers sa délicatesse héritée d’une autre culture aiguise tant de curiosité.
Nuit complète : ciel pur et étoilé. Cio-Cio-San s’approche lentement de Pinkerton assis dans le jardin. Elle s’agenouille à ses pieds et le regarde avec tendresse, presque suppliante.
BUTTERFLY
Vogliatemi bene,un ben piccolino, un bene da bambino, quale a me si conviene. Vogliatemi bene. Noi siamo gente avvezza alle piccole cose umili e silenziose, ad una tenerezza sfiorante e pur profonda come il ciel, come l’onda del mare!
BUTTERFLY
Aimez-moi, à peine un peu, comme un enfant, cela me conviendra. Aimez-moi. Nous sommes des gens habitués aux petites choses humbles et silencieuses, à une tendresse légère et pourtant profonde comme le ciel, comme les vagues de la mer !
J’aime que vous ne soyez pas fou de moi, j’aime ne pas être folle de vous…
La reconnaissance du non-amour comme une forme d’amour à part entière, l’expression peut-être la plus subtile du véritable amour. Qui, dépouillé des fureurs passionnées et des velléités de possession, confère à la liberté émotionnelle sa valeur la plus noble, humainement la plus juste.
Marina Tsvetaïeva
1892 – 1941
Fallait-il la sensibilité exacerbée de Marina Tsvetaïeva pour s’affranchir des conventions avec autant de charme et d’élégance ? Cette ode à la distance affective, Marina l’écrit en 1914. Elle a 22 ans. Entre elle et le mari de sa sœur Assia se développe une évidente attirance mutuelle qu’elle exorcisera en dédiant à cet homme ce poème balancé entre désir, respect et affection.
Ça me plaît que vous n’ayez pas le mal de moi, Et ça me plaît que je n’aie pas le mal de vous, Que la lourde boule terrestre n’aille pas S’enfuir sous nos pieds tout à coup. Ça me plaît de pouvoir être amusante — Dévergondée — sans jeux de mots ni leurre, Et de ne pas rougir sous la vague étouffante Quand nos manches soudainement s’effleurent.
Ça me plaît aussi que vous enlaciez Calmement devant moi une autre femme, Et que, pour l’absence de mes baisers, Vous ne me vouiez pas à l’enfer et aux flammes ; Que jamais sur vos lèvres, mon très doux, Jour et nuit mon doux nom — en vain — ne retentisse… Que jamais l’on n’aille entonner pour nous : Alléluia ! dans le silence d’une église.
Merci, de tout mon cœur et de ma main, Pour m’aimer tellement — sans le savoir vous-même ! —, Pour mon repos nocturne et pour, de loin en loin, Nos rencontres qu’un crépuscule enchaîne, Pour nos non-promenades sous la lune parfois, Pour le soleil qui luit — pas au-dessus de nous. Merci de n’avoir pas — hélas — le mal de moi, Merci de n’avoir pas — hélas — le mal de vous.
3 mai 1915
In Marina Tsvetaïeva – Insomnie et autres poèmes – Poésies/Gallimard (2010)
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Ce poème a été mis en musique par le compositeur russe d’origine arménienne, Mikaël Tariverdiev (1936-1996). La romance est devenue très populaire en Russie.
Galina Besedina et Sergueï Taranenko
la chantent sur des images du film « Miroirs » (2013) de Marina Migunova
Malin le grillon qui désensibilise son système auditif pour ne pas être assourdi par ses propres stridulations dont il gratifie généreusement les nuits d’été.
Les musiciens, nombreux et de toutes les époques, ont, au contraire, tendu leurs oreilles affûtées en direction de ce chant répétitif et rythmé, modulé pour tantôt persuader la femelle, tantôt dissuader un rival. Et le plus souvent, il est vrai, en considérant ce peuple de l’herbe sous l’angle du risible.
Ainsi cette heureuse symbolique de persévérance têtue et d’énergie vitale, associée au caractère « sautillant » et « folâtre » du grillon, a-t-elle inspiré l’humour musical de l’immense compositeur du XVIIIème siècle Georg Philipp Telemann, pour l’écriture de sa fantasque et raffinée « Grillen-Symphonie » (Symphonie des Grillons).
La qualifierait-on de « capricieuse », sachant que, si en allemand moderne « grillen » signifie « grillons », en 1765, le mot se traduisait également par « bizarreries » ou « caprices » ? Et, à en juger par le caractère de la composition et l’instrumentation colorée, particulière pour l’époque – chalumeau et deux contrebasses solistes –, il apparaît bien probable que Telemann ait voulu jouer avec ce double sens pour ajouter une part supplémentaire d’ironie à l’esprit « fantasque » de l’œuvre.
Georg Philipp Telemann (1681 – 1767)
« Grillen-Symphonie » -– « Concert à 9 Parties » (Symphonie des Grillons) en Sol majeur – TWV 50:1.
Ensemble « Le Jardin de Montéclair »
Trois mouvements :
1/ Etwas lebhaft(plutôt vif) : ouverture énergique, introduisant les thèmes principaux non sans espièglerie.
2/ Tändelnd (badin, facétieux) : mouvement lyrique et expressif ; sous une apparente solennité mondaine un ton malicieux. On rit sous cape...
3/ Presto (rapide) : énergie dansante (gigue ou menuet), rythme enlevé et accents rustiques populaires pour ce dernier mouvement virtuose.
… Et le grillon, caché dans l’herbe, riant à son tour d’une célèbre fourmi, de s’écrier entre deux crissements d’ailes : – Eh bien dansez maintenant !
Toi et moi avons tant d’amour qu’il brûle comme un feu ardent. Dans ce feu cuisons une motte d’argile ton visage moulé mon visage moulé. Puis brisons nos deux faces de terre et dans l’eau fusionnons les débris. Reformons nos visages de glaise : Une part de moi dans ton argile Dans mon argile une part de toi.
Vivants nous partageons la même couche Morts nous partagerons le même cercueil.
Kuan Tao-Sheng (Poétesse et peintre chinoise du XIIIème siècle)
Traduction libre de la traduction anglaise de Kenneth Rexroth and Ling Chung
Là, chère Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, l’urtiquis, l’arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici méconnaissable !
Odilon Redon (1840-1916) L’araignée qui pleure ou Le Désespoir du monstre
On n’assiste pas à un festin de cette qualité sans une petite préparation, disons une petite mise en condition pour chasser peurs, fantasmes et phobies que beaucoup nourrissent à l’endroit des arachnides. Car c’est à un cérémonial bien particulierque nous invite un amoureux de la nature, officier de marine-compositeur de musique (ça ne s’invente pas) :
« Le Festin de l’araignée »
La mise en condition (‘mise en bouche’ ?)
En 2011, Richard Kram, (né en 1953), poète, romancier, mathématicien, ingénieur-électricien et… musicien, compose une suite pour piano dont le but est de représenter musicalement l’univers des insectes : « Entomology Anthology Piano Suite ».
Chaque pièce dédiée à un insecte spécifique cherche à reproduire ses caractéristiques et comportements uniques grâce à des textures sonores et des motifs mélodiques inventifs. C’est une fusion originale entre observation scientifique et expression artistique, offrant une immersion poétique dans l’immense diversité du monde des insectes. L’araignée, animal totem par excellence, y occupe une place de choix.
Trois minutes impressionnantes d’images et musique (‘en cuisine’) pour préparer nos esprits pendant que la gourmande prépare son repas :
« The spider weaves its web »
L’araignée tisse sa toile
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L’officier de marine – compositeur
Albert Roussel 1869-1937
Ses études classiques terminées, Roussel entre en 1887 à l’École Navale.
C’est en 1892, après plusieurs traversées – vers la fascinante Asie notamment, sur différents bâtiments, en qualité d’officier de marine, qu’il s’essaie à la composition. L’année suivante, à la faveur d’un congé imposé par des soucis de santé, il démissionne et choisit définitivement la musique.
A partir de son engagement comme enseignant à la Schola Cantorum de Vincent d’Indy, au tout début du XXème siècle, son influence ne cessera de s’étendre sur la nouvelle génération de musiciens.
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« Le Festin de l’araignée » Op. 17 d’Albert Roussel
Maria Sibylla Merian (XVIIème)
En 1913, après le franc succès que le public parisien a réservé au ballet « Le Festin de l’araignée » qu’il a composé à partir des « Souvenirs entomologiques » du célèbre naturaliste Jean-Henri Fabre, Albert Roussel décide d’écrire une suite pour orchestre – qu’il avait préféré plus modestement appelée « fragments symphoniques », sur cette même thématique, intégrant quelques extraits de l’œuvre originale. C’est un frémissant voyage au milieu du peuple de l’herbe que propose le chef d’œuvre de ce compositeur profondément amoureux de la nature.
Entre le prélude au cours duquel les ultimes rayons du soleil s’estompent progressivement pour abandonner l’espace au crépuscule qui s’installe entre cordes, flutes et hautbois, et les effets de harpe du dernier mouvement qui accompagnent « la nuit [qui] tombe sur le jardin solitaire », les fragments s’enchainent développant toute l’inventivité orchestrale du compositeur :
Les fourmis entrent en scène, le papillon danse, l’éphémère éclot, danse à son tour. Avant la fin de la nuit, en un rythme lent et solennel, résonneront ses funérailles .
Albert Roussel
« Le festin de l’araignée »op.17
Orchestre Philharmonique de Radio France
Direction : Barbara Hannigan
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Remarque à l’attention des âmes sensibles :
Les mangeurs seront mangés. La morale reste sauve… dans l’argument du ballet.
"Le Petit Parisien" - Édition du 7 mars 1913 :
« Dans un paisible jardin, au centre de son immense toile, une Araignée attend patiemment de capturer les insectes qui doivent composer son dîner. Passent d’abord les Fourmis qui lui échappent, puis deux Bousiers. L’Araignée n’ose s’attaquer à eux mais elle prend sa revanche sur un frêle Papillon que son étourderie jette dans la toile. Une pomme tombée de l’arbre excite au combat deux Mantes religieuses et l’une d’elles devient la proie de l’Araignée, tandis que deux vers se glissent dans le fruit, objet du litige. Quand ils s’en sortent, ils sont devenus très gros et frappent d’admiration un Éphémère sorti d’une touffe de nénuphars qui s‘étalent sur le bassin voisin. Tout juste éclos, il virevolte avec insouciance et panache durant ses fugaces instants de vie. Voilà le crépuscule et l’Éphémère touche déjà à sa vieillesse. Il meurt et son cadavre va enrichir le garde-manger de l’Araignée. Mais au moment où celle-ci commence son festin, la mante et les bousiers se vengent et la tuent. Tous les insectes organisent des funérailles pour emporter le gracieux Éphémère à sa dernière demeure sur un pétale de rose et un ver luisant s’allume pour éclairer le cortège. La nuit est tombée ; subsiste la solitude du jardin abandonné. »
Chaque pulsation du cœur bat en harmonie avec le chant du grillon. Allez à contretemps si vous le pouvez.
Henry David Thoreau
S’il en est un qui ne nous reprochera pas de réchauffer la Terre, c’est bien lui, le ténor des herbes de nos champs roussis par le soleil d’été, le grillon. Mais n’imaginons pas que ses stridulations, choisies dans un répertoire mélodique aussi varié soit-il, nous sont adressées comme un chant de louanges, leur motivation est partagée entre sexe et pouvoir. Nature oblige.
Josquin des Prés 1450/55 – 1521
C’est la fidélité, la constance, disons plutôt la sédentarité, de ce troubadour champêtre, que célèbre, à la fin du XVème siècle, le grand musicien de la Renaissance, Josquin des Prés, quand il compose « El Grillo ». Une stridulente « frottola »* pour quatre voix. Comme tous les succès musicaux cette composition a connu au fil du temps un foisonnement de transcriptions et d’adaptations. Celle-ci, pour flûtes, cordes, tambourins et voix, au rythme vif et entraînant, s’offre comme une invite à partager quelques pas d’une danse joyeuse après les durs labeurs d’une journée à la ferme.
* musique rustique et populaire, ancêtre du madrigal.
Josquin des Prés (vers 1450/1455 – 1521)
« El Grillo »
Ensemble Voices of Music
El grillo è buon cantore Che tiene longo verso. Dalle beve grillo canta. Ma non fa come gli altri uccelli Come li han cantato un poco, Van de fatto in altro loco Sempre el grillo sta pur saldo, Quando la maggior el caldo Alhor canta sol per amore.
Le grillon est bon chanteur. Il chante et tient longtemps. Donnez à boire et grillon chante.
Il n’est pas comme les oiseaux Qui ont chanté un peu Puis s’envolent ailleurs. Le grillon reste ou il est.
Et quand la chaleur est très forte Il ne chante que pour l’amour.
Qui sait si, l’hiver venu, longues antennes déployées, au plus près de nos fours et de nos cheminées, notre orthoptère-ménestrel devenu témoin discret de la vie du foyer – n’est-ce pas cher Monsieur Dickens ? –, n’est pas là pour nous protéger ?
Sait-il au fond de sa mémoire, comme le chante Jean Ferrat, que c’est du cœur de la nuit noire qu’on peut voir l’aube se lever ?
Jean Ferrat (1930 – 2010)
« Le Grillon »
Quand l’hiver a pris sa besace Que tout s’endort et tout se glace dans mon jardin abandonné Quand les jours soudain rapetissent Que les fantômes envahissent la solitude des allées Quand la burle secoue les portes En balayant les feuilles mortes aux quatre coins de la vallée
Un grillon, un grillon, un grillon dans ma cheminée Un grillon, un grillon, un grillon se met à chanter
Il n’a pourtant dans son assiette Pas la plus petite herbe verte, la plus fragile graminée À se mettre sous la luette Quand le vent souffle la tempête et qu’il est l’heure de dîner Que peut-il bien manger ou boire ? À quoi peut-il rêver ou croire ? Quel espoir encore l’habiter ?
Un grillon, un grillon, un grillon dans ma cheminée Un grillon, un grillon, un grillon se met à chanter
Son cri n’a d’autre raison d’être Que son refus de disparaître de cet univers désolé Pour le meilleur et pour le pire Il chante comme je respire pour ne pas être asphyxié Sait-il au fond de sa mémoire Que c’est du cœur de la nuit noire qu’on peut voir l’aube se lever ?
Un grillon, un grillon, un grillon dans ma cheminée Un grillon, un grillon, un grillon se met à chanter.
Mon père aurait eu aujourd’hui même 115 ans. Être né un jour de fête nationale n’avait pas contribué à développer en lui le goût des armes ; il aimait la vie passionnément. Le conflit ne trouvait, d’une manière générale, aucune grâce à ses yeux. Lorsqu’il voulait éviter de sordides et inutiles discussions sur des propos par trop clivants, ou pour s’épargner quelques remarques déplaisantes qu’il aurait dû asséner à un interlocuteur trop réfractaire à la nuance, il avait coutume de mettre fin au débat, d’une manière assez abrupte certes, mais affable, par cette invitation merveilleuse qu’il envoyait à son vis-à-vis sur un ton des plus badins : « Parlez-moi d’amour ! »
Cette phrase, qui le représentait fort bien, il l’empruntait pour la circonstance au titre d’une romance très populaire du temps de sa jeunesse, dans les années 1930, qu’avait écrite Jean Lenoir et dont Lucienne Boyer, artiste très en vogue de l’entre-deux-guerres, avait fait son plus célèbre succès.
Quel gramophone, quelle platine, aussi « high-tech » soit-elle, n’a pas au moins une fois joué ce morceau depuis sa création ? Les voix ne manquent pas qui ont enregistré ce formidable titre traduit en près de quarante langues et dont la musique a autant de fois servi le cinéma ou la télévision.
On ne peut pas avoir oublié « Casablanca » de Michael Curtis avec le couple Humphrey Bogart – Ingrid Bergman, ni « Violette Nozière » de Chabrol, ni « Minuit à Paris » de Woody Allen, et autant d’autres films qui ont fait les belles heures du cinéma et qui ont d’une manière ou d’une autre fait appel à cette référence éternelle de la chanson française.
Chanson vieillotte certes – pas vraiment du rap – mais rechignerions-nous à écouter Juliette Gréco ?
Genre désuet, certes, mais résisterions-nous à la grâce et à la voix du plus pur cristal de Ingeborg Hallstein ?
♥
Cette minuscule anthologie-souvenir pour introduire une série de billets à venir dont l’unique mission sera de « parler d’amour »… Un peu plus directement peut-être que ne l’auront fait les centaines de leurs prédécesseurs sur ces pages, mais toujours au travers de la sensibilité des experts du thème : les artistes.
Ne serait-ce pas le moins que puisse faire un ancêtre, en souvenir d’un ancêtre, par ces temps difficiles où le mot « GUERRE », que l’on imaginait réservé aux seuls livres d’histoire choisit d’occuper tout l’espace de la jeunesse ?
Entre agilité virevoltante des papillons, stridulations entêtantes des cigales, bourdonnement persistant des abeilles laborieuses, et les mille activités organisées du peuple des fourmis, le monde des insectes a toujours fasciné l’humanité. Minuscules architectes de la nature, ces créatures aux formes et aux comportements d’une richesse infinie ont, au fil des siècles, non seulement envahi notre imaginaire, mais aussi profondément inspiré les artistes de tous horizons.
En musique, cette fascination s’est traduite par une foison de compositions, qu’elles soient purement classiques ou issues de courants plus contemporains, cherchant à capturer l’essence sonore – et/ou motionnelle – de ce monde miniature, souvent discret, parfois assourdissant.
Cyphonia clavata (Fabricius, 1787)
C’est ainsi par exemple qu’à travers des œuvres emblématiques du répertoire classique les compositeurs ont – non sans humour parfois – immortalisé le vol envoûtant d’un bourdon, la légèreté et la délicatesse d’un papillon, le festin d’une araignée gourmande, ou les précipitations agaçantes d’un moustique assoiffé de sang…
Nikolaï Rimski-Korsakov
– Le vol du bourdon –
Katica Illényi (violon) Győr Philharmonic Orchestra István Silló (Direction)
—Mais c’est qu’elle piquerait, la sale bête ! 🐝
Au-delà de la tradition, d’autres genres musicaux ont continué de puiser dans cette source infinie d’inspiration, prouvant la pérennité de l’attrait exercé par ces êtres étonnants sur la créativité humaine.
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L’été musical de ces pages fera donc, à l’instar des herbes chaudes des champs et des jardins, la part belle à ces insectes qui auront à travers l’histoire pollinisé avec bonheur les partitions des musiciens. Point de rigueur d’entomologiste, point d’ordonnancement ou de classement, seulement le hasard (à peine cornaqué) des rencontres avec ces êtres fascinants, merveilleux, mystérieux et parfois inquiétants, à travers les musiques qu’ils ont inspirées…
« Les Insectes »
Musique de Maurice Jarre pour le documentaire « Les Animaux » de Frédéric Rossif en 1963
Fussent-elles prononcées en 1963 par ce vieil Esteban Montejo, esclave cubain, né esclave, et se confiant, à la fin de sa vie, à un jeune anthropologue, ces paroles ne trouveraient-elles pas volontiers une aussi juste place dans une autre bouche d’un autre vieil homme d’une autre époque, en d’autres lieux…?
Jean Vilar leur rend l’éclat de sincérité qu’elles méritent.
§
Esclave à Cuba
(Biografiá de un Cimarrón)
Esteban Montejo, un vieux révolutionnaire mambi, afro-cubain et né esclave, raconte sa vie à un jeune auteur de vingt-trois ans, Miguel Barnet.
Il le fait en 1963, dans un pays où une révolution triomphante s’attache à retrouver « l’histoire du peuple sans histoire », à exhumer la mémoire tue des rébellions populaires. Les souvenirs du vieil homme de son quotidien se mêlent à des événements historiques transcendants pour l’histoire de Cuba : le règne de la terreur dans les sucreries, les esclaves fugitifs qui ont fui vers les montagnes, l’abolition de l’esclavage, la guerre d’Indépendance…
Ainsi, d’un pas discret et en laissant libre cours à sa mémoire, Montejo incorpore à la sienne bien d’autres voix, celles de tant d’hommes et de femmes anonymes qui ont façonné l’identité de l’île des Caraïbes.
Rompant avec les conventions artistiques de l’époque, les quatre-vingts estampes des ‘Caprices‘ (Los Caprichos) que Goya publie en 1799, veulent autant poser une critique acerbe des vices, superstitions et autres travers de la société espagnole du temps, que vilipender les abus de la « monarchie éclairée » qui gouverne alors L’Espagne.
Le peintre accompagne parfois certaines de ces gravures acerbes d’un commentaire ou d’une réflexion. Ainsi, le cauchemardesque Caprice 43, objet de ce billet, qui montre un homme (Goya lui-même ?) endormi sur son bureau, environné de toutes sortes de créatures terrifiantes, porte-t-il cette légende de la main de l’artiste :
« El sueño de la razón produce monstruos »
Belle opportunité offerte au spectateur d’aiguiser sa réflexion philosophique : la raison doit demeurer en éveil afin de nous garder des méfaits de nos instincts et de nos pulsions, mais trop de raison ne conduit-il pas à museler l’imagination et l’intuition si propice à l’acte de création ?
* * *
Mario Castelnuovo-Tedesco 1891-1968
A la fin de sa vie, le très prolifique compositeur italien, Mario Castelnuovo-Tedesco, écrit pour la guitare, ’24 Caprices’ librement inspirés de gravures de Goya choisies parmi les 80 planches du Maître espagnol. Pas vraiment une description musicale de chaque estampe sélectionnée, mais une recréation plus ou moins fantasmée de l’idée suggérée par l’image.
Un des points culminants de l’écriture pour guitare du compositeur.
Le jeune et talentueux virtuose Ty Zhang joue le ‘Caprice N°18‘ (inspiré du « Capricchio » N°43de Goya)
Initialement publié le 2/06/2015 sur « Perles d’Orphée » – Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs –
Henri Lerambert(1550-1609) – Les Funérailles de l’Amour (Louvre)
Pour dire aux funérailles des poètes
Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.
Allez bien doucement, car le cercueil n’est pas comme les autres où se trouve un bloc d’argile enlinceulé de langes, celui-ci recèle entre ses planches un trésor que recouvrent deux ailes très blanches comme il s’en ouvre aux épaules fragiles des anges.
Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.
Allez bien doucement, car ce coffre, il est plein d’une harmonie faite de choses variées à l’infini : cigales, parfums, guirlandes, abeilles, nids, raisins, cœurs, épis, fruits, épines, griffes, serres, bêlements, chimères, sphinx, dés, miroirs, coupes, bagues, amphores, trilles, thyrse, arpèges, marotte, paon, carillon, diadème, gouvernail, houlette, joug, besace, férule, glaive, chaînes, flèches, croix, colliers, serpents, deuil, éclairs, boucliers, buccin, trophées, urne, sourires, larmes, rayons, baisers, or, tout cela sous un geste trop prompt pourrait s’évanouir ou se briser.
Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.
Allez bien doucement, car si petit qu’il soit de la taille d’un homme, ce meuble de silence renferme une foule sans nombre et rassemble en son centre plus de personnages et d’images qu’un cirque, un temple, un palais, un forum ; ne bousculez pas ces symboles divers pour ne pas déranger la paix d’un univers.
Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.
Allez bien doucement, car cet apôtre de lumière, il fut le chevalier de la beauté qu’il servit galamment à travers le sarcasme des uns et le crachat des autres, et vous feriez dans le mystère sangloter la première des femmes si vous couchiez trop durement son amant dans la terre.
Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.
Allez bien doucement, car s’il eut toutes nos vertus, mes frères, il eut aussi tous nos péchés ; allez bien doucement car vous portez en lui toute l’humanité.
Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.
Allez bien doucement, car il était un dieu peut-être, ce poète, un dieu qu’on a frôlé sans deviner son sceptre, un dieu qui nous offrait la perle et l’hysope du ciel alors qu’on lui jetait le fiel et les écailles de sa table, un dieu dont le départ nous plongera sans doute en la ténèbre redoutable ; et c’est pourquoi vont-ils, vos outils de sommeil, produire tout à l’heure un coucher de soleil.
Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.
Mais non. Ce que vous faites là n’est qu’un pur simulacre, n’est-ce pas ? C’est un monceau de roses que l’on a suivi sous l’hypothèse d’un cadavre et que dans cette fosse vous allez descendre, ô trésoriers de cendres, et ces obsèques ne seraient alors qu’une ample apothéose et nous nous trouverions en face d’un miracle. Oh ! dites, ce héros n’a pas cessé de vivre, fossoyeurs, ce héros n’est point mort puisque son âme encore vibre dans ses livres et qu’elle enchantera longtemps le cœur du monde, en dépit des siècles et des tombes !
Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.
Humble, il voulut se soumettre à la règle commune des êtres, rendre le dernier soupir et mourir comme nous, pour ensuite, orgueilleux de ce que l’homme avait le front d’un dieu, ressusciter devant les multitudes à genoux. En vérité, je vous le dis, il va céans renaître notre Maître d’entre ces morts que gardent le cyprès avec le sycomore, et sachez qu’en sortant de cet enclos du Temps, nous allons aujourd’hui le retrouver debout dans toutes les mémoires, comme demain, sur les socles épars érigés par la gloire, on le retrouvera sculpté dans la piété robuste des humains.
Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.
in Publications de l’Amitié par le livre – 1943
Florilèges Saint-Pol-Roux
SAINT-POL-ROUX (15 janvier 1861 – 18 octobre 1940)
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy