Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Même au fond du Tartare, au séjour des supplices, Le luth a suspendu le cours de la justice : Cerbère au triple mufle a cessé d’aboyer *
Sylvius Leopold Weiss
1687 – 1750
Chaconne en Sol mineur
Klaudyna Żołnierek (luth baroque)
Le malheureux Orphée, en sa douleur cruelle, Cherche les lieux déserts, et sur son luth fidèle, Eurydice, c’est toi, toi seule, ses amours, Qu’il veut chanter, de l’aube à la chute du jour. *
Cet amour Si violent Si fragile Si tendre Si désespéré Cet amour Beau comme le jour Et mauvais comme le temps Quand le temps est mauvais Cet amour si vrai Cet amour si beau Si heureux Si joyeux Et si dérisoire Tremblant de peur comme un enfant dans le noir Et si sûr de lui Comme un homme tranquille au milieu de la nuit Cet amour qui faisait peur aux autres Qui les faisait parler Qui les faisait blêmir Cet amour guetté Parce que nous le guettions Traqué blessé piétiné achevé nié oublié Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié Cet amour tout entier Si vivant encore Et tout ensoleillé C’est le tien C’est le mien Celui qui a été Cette chose toujours nouvelle Et qui n’a pas changé Aussi vraie qu’une plante Aussi tremblante qu’un oiseau Aussi chaude aussi vivante que l’été Nous pouvons tous les deux Aller et revenir Nous pouvons oublier Et puis nous rendormir Nous réveiller souffrir vieillir Nous endormir encore Rêver à la mort, Nous éveiller sourire et rire Et rajeunir Notre amour reste là Têtu comme une bourrique Vivant comme le désir Cruel comme la mémoire Bête comme les regrets Tendre comme le souvenir Froid comme le marbre Beau comme le jour Fragile comme un enfant Il nous regarde en souriant Et il nous parle sans rien dire Et moi je l’écoute en tremblant Et je crie Je crie pour toi Je crie pour moi Je te supplie Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment Et qui se sont aimés Oui je lui crie Pour toi pour moi et pour tous les autres Que je ne connais pas Reste là Là où tu es Là où tu étais autrefois Reste là Ne bouge pas Ne t’en va pas Nous qui nous sommes aimés Nous t’avons oublié Toi ne nous oublie pas Nous n’avions que toi sur la terre Ne nous laisse pas devenir froids Beaucoup plus loin toujours Et n’importe où Donne-nous signe de vie Beaucoup plus tard au coin d’un bois Dans la forêt de la mémoire Surgis soudain Tends-nous la main Et sauve-nous.
Vieille femme gitane de la mer de l’île de Mabul – Malaisie (Photo National Geographic)
Méditation sur un visage J’ai douloureusement médité devant vous Et j’ai pleuré sur vous, vieille dame étrangère, Qui ne pouviez savoir ma jeunesse légère Occupée à fixer vos traits pâles et mous. Je m’étonnais si fort que vous fussiez rieuse, Moi qui d’abord pensais que vous n’aviez plus rien Ayant à tout jamais perdu l’unique bien D’être tentante, d’être étrange et vaporeuse. La vie est-elle donc moins dure qu’on ne croit, Puisqu’elle soigne encor comme une bonne mère, Qu’elle sait égayer cette vieillesse amère Où tout semblait devoir n’être que morne et froid ! Et pourtant avec quelle épouvante cachée Je regardais, songeant à la blancheur des lys De nos âges, la peau ravagée et tachée De ce masque qui fut jeune femme, jadis ! — Moi qui veux vivre jusqu’au bout ; est-il possible D’imaginer qu’ainsi je pourrai rire un jour Lorsque je n’aurai plus ce trésor indicible : L’audace, la beauté, l’entrain, l’orgueil, l’amour ?…
Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles !
Voltaire – Candide – (Pangloss)
Si l’on cherchait un hymne aux temps heureux que nous vivons, aussi beau que judicieux et représentatif des réalités du moment, aucun choix ne conviendrait mieux que la splendide aria extraite de la cantate profane de Jean-Sébastien Bach, BWV 208 « Was mir behagt, ist nur die muntre Jagd » (Mon seul plaisir est la joie de la chasse).
Merci à tous les sages qui gouvernent le monde !
Ellen McAteer (soprano)
Schafe können sicher weiden Wo ein guter Hirte wacht.
Wo Regenten wohl regieren Kann man Ruh’ und Friede spüren Und was Länder glücklich macht.
∼
Les moutons peuvent paître en toute sécurité là où un bon berger veille sur eux.
Là où les souverains gouvernent avec sagesse, on peut goûter paix et tranquillité, et c’est ce qui rend un pays heureux.
Elle est bien laide. Elle est délicieuse pourtant ! Le Temps et l’Amour l’ont marquée de leurs griffes et lui ont cruellement enseigné ce que chaque minute et chaque baiser emportent de jeunesse et de fraîcheur. Elle est vraiment laide ; elle est fourmi, araignée, si vous voulez, squelette même ; mais aussi elle est breuvage, magistère, sorcellerie ! En somme, elle est exquise. Le Temps n’a pu rompre l’harmonie pétillante de sa démarche ni l’élégance indestructible de son armature. L’Amour n’a pas altéré la suavité de son haleine d’enfant ; et le Temps n’a rien arraché de son abondante crinière d’où s’exhale en fauves parfums toute la vitalité endiablée du Midi français : Nîmes, Aix, Arles, Avignon, Narbonne, Toulouse, villes bénies du soleil, amoureuses et charmantes ! Le Temps et l’Amour l’ont vainement mordue à belles dents ; ils n’ont rien diminué du charme vague, mais éternel, de sa poitrine garçonnière. Usée peut-être, mais non fatiguée, et toujours héroïque, elle fait penser à ces chevaux de grande race que l’œil du véritable amateur reconnaît, même attelés à un carrosse de louage ou à un lourd chariot. Et puis elle est si douce et si fervente ! Elle aime comme on aime en automne ; on dirait que les approches de l’hiver allument dans son cœur un feu nouveau, et la servilité de sa tendresse n’a jamais rien de fatigant.
Les insectes sont nés du soleil qui les nourrit. Ils sont les baisers du soleil, comme ma dixième sonate qui est une sonate d’insectes. Le monde nous apparaît comme une entité quand nous considérons les choses de cette façon.
Alexandre Scriabine (Lettre à Sabaneïev – 1913)
Vingt billets plus tard, consacrés à la fascination que le monde des insectes a exercée et exerce encore sur les musiciens, force est de constater que le sujet, et les références qui l’illustrent, sont loin d’avoir atteint leurs limites. Auraient naturellement trouvé leur place sur ces pages « Le grillon » de Ravel adossé à un texte de Jules Renard, celui, sautillant, de Georges Bizet, sur un poème de Lamartine, ceux, romantiques, réfugiés dans le piano de Alan Hovaness et dans le chant desquels s’évanouit une chanson d’amour, « La mouche », qui écrit son journal tragique sur le clavier du piano de Bartók, « Le frelon brun » (Brown Hornet) tournoyant, ivre de jazz , autour de la trompette emblématique de Miles Davis, ou encore, très proche de nous, le défilé vivant et coloré des insectes de toutes sortes qui paradent entre les instruments à vents de l’orchestre d’harmonie réuni autour de la partition « The bugs » (les insectes) du compositeur américain Roger Cichy, pour ne citer que ces absents-là…
Mais, la saison bénie du soleil arrivant à son terme et le danger que le plaisir devienne obsession menaçant, il fallait trouver une conclusion, fût-elle temporaire et symbolique, à cet amusant inventaire entomo-musicologique que chacun pourra poursuivre à sa guise.
Pour la circonstance une œuvre s’est imposée :
Alexandre Scriabine 1872-1915
« Sonate des insectes ».
Année 1913
Œuvre fascinante et énigmatique que compose Scriabine dans les dernières années de sa vie. Cette sonate en un seul mouvement que le compositeur a lui-même baptisée « Sonate des insectes », écrite selon le schéma traditionnel (exposition – développement – récapitulation) incarne une vision mystique de la nature, où les insectes deviennent des entités lumineuses, nées d’un lien quasi divin avec le soleil.
Pour représenter cette harmonie mystique et extatique, Scriabine assoit sa sonate pour piano sur une texture très dense, riche en harmonies complexes et dissonantes. L’utilisation omniprésente du trille confère à cette pièce au caractère unique une représentativité sonore mimétique avec les froissements, crissements, frôlements et autres stridulations et sautillements du monde mystérieux des insectes.
Une délicieuse expérience sensorielle entre nature et spiritualité.
Alexandre Scriabine 1872-1915 Sonate pour piano N°10 – Op. 70 « Sonate des insectes » Yuja Wang (piano)
De tout, il resta trois choses : la certitude que tout était en train de commencer, la certitude qu’il fallait continuer, la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé. Faire de l’interruption un nouveau chemin, faire de la chute un pas de danse, faire de la peur un escalier, du rêve, un pont, de la recherche… une rencontre.
Fernando Sabino 1923-2004
Brésil
Certeza
De tudo ficaram três coisas… A certeza de que estamos começando… A certeza de que é preciso continuar… A certeza de que podemos ser interrompidos antes de terminar… Façamos da interrupção um caminho novo… Da queda, um passo de dança… Do medo, uma escada… Do sonho, uma ponte… Da procura, um encontro!
Peu de risque, dans l’intimité des salons de musique, de se faire mordre par une tarentule, et partant, d’y surprendre quelques danseurs aux pieds nus sautillant jusqu’à la transe. Cela ne signifie nullement pourtant que la Tarentelle n’aura pas trouvé sa place dans l’atmosphère feutrée des lieux ni qu’elle y aura perdu son entrain et sa bonne humeur, en abandonnant un peu de sa mythologie.
Tarentelle à la chambre
William Henry Squire 1871-1963 « Tarantella » Op. 23 Susanne Beer (violoncelle) Frederic Bager (piano)
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Camille Saint-Saëns 1835-1921 « Tarentelle en La mineur » Op. 6 Pour flûte, clarinette et piano Trio Dobona
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David Popper 1843-1913 « Tarantella » Amit Peled violoncelle) Noreen Polera (piano)
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À quoi la musique fait appel en nous, il est difficile de le savoir. Ce qui est certain, c’est qu’elle touche une zone si profonde que la folie elle-même n’y saurait pénétrer.
La musique, les rythmes, la danse et ses sources multiples, la légende, tout dans la tarentelle des villages était fait pour séduire les compositeurs et chorégraphes. Ils ne tarderont pas à l’intégrer dans leurs créations. Et voilà que, grâce à Tchaïkovski, Rossini, Chopin, Balanchine, entre autres, cette joyeuse exultation populaire va conquérir les scènes des grands théâtres, pour le bonheur de tous :
Tarentelle en scène
George Balanchine 1904-1983 (chorégraphie) « Tarantella » Musique de Louis Mauro Gottschalk 1829-1869 Maia Makhateli & Remi Wortmeyer (danseurs)
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Vladimir Vassiliev18 avril 1940 (chorégraphie) « Tarentelle » du Ballet « Anyuta » (1982) Musique de Valeri Gavrilin 1939-1999 Amanda Gomes (danseuse)
« Anyuta » est un ballet en deux actes d’abord créé pour la télévision soviétique en 1982 avant d’être adapté pour la scène. L’œuvre est une fusion réussie de la danse classique et d’une narration théâtrale émouvante, inspirée d’une nouvelle de Tchekhov, « Anne au cou ».
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Gioacchino Rossini 1792-1868 « La Danza » Joyce Di Donato (soprano) Antonio Pappano (piano)
Rossini écrit cette pièce en 1835 sur des paroles du librettiste Carlo Pepoli, pour un cycle de mélodies inspirées de thèmes folkloriques, « Soirées musicales ». Les transcriptions pour orchestre d’abord, pour piano seul par Franz Liszt ensuite, et l’intégration de l’œuvre par Ottorino Respighi dans un de ses ballets provoquent l’immense succès de « La Danza », qui ne s’arrêtera pas avec le temps – en témoigne notre cinéma.
Già la Luna è in mezzo al mare, Mamma mia si salterà: L’ora è bella per danzare; Chi è in amor non mancherà!
Presto in danza a tondo a tondo… Donne mie venite quà: Un garzon bello e giocondo A ciascuna toccherà.
Fin che in ciel brilla una stella, E la luna splenderà; Il più bel con la più bella Tutta notte danzerà.
Mamma mia, mamma mia, già la luna è in mezzo al mare, mamma mia, mamma mia, mamma mia si salterà. Frinche frinche frinche frinche mamma mia, si salterà, La la ra la ra…
Salta, salta, gira, gira, Ogni coppia a cerchio va, Già s’avvanza, si ritira, E all’ assalto tornerà.
Serra, serra colla bionda, Colla bruna va quà e là, Colla rossa va a seconda, Colla smorta fermo sta.
Viva il Ballo a tondo, a tondo Sono un Rè, sono un Bascià, È il più bel piacer del mondo, La più cara voluttà!
Mamma mia, mamma mia, già la luna è in mezzo al mare, mamma mia, mamma mia, mamma mia si salterà. Frinche frinche frinche frinche mamma mia, si salterà, La la ra la ra…
Déjà la lune est sur la mer, Mamma mia, on sautera ! L’heure est belle pour danser, qui est amoureux n’y manquera.
Vite dansons en rond, en rond, Toutes mes femmes venez là, Un garçon beau et joyeux Pour chacune il y aura,
Tant qu’au ciel brille une étoile Et que la lune resplendira. Le plus beau avec la plus belle Toute la nuit dansera.
Mamma mia, mamma mia, Déjà la lune est sur la mer, Mamma mia, mamma mia, Mamma mia, on sautera. Frinche, frinche, frinche, Mamma mia, on sautera. La ! la ra la ra
Saute, saute, vire, vire, Chaque couple en cercle va, Il s’avance et il recule Et à l’assaut retournera.
Vite, vite, avec la blonde, Avec la brune va çà et là Avec la rousse va une seconde, Avec la pâle arrête-toi.
Vive le bal en rond en rond, Je suis un Roi, je suis un Pacha, C’est le plus beau plaisir du monde La plus chère volupté.
Mamma mia, mamma mia, Déjà la lune est sur la mer, Mamma mia, mamma mia, Mamma mia, on sautera. Frinche, frinche, frinche, Mamma mia, on sautera. La ! la ra la ra
Une injonction vitale née d’une d’une croyance populaire ancrée dans la peur. Au Moyen Âge, dans la région des Pouilles en Italie, les paysans pensaient que la morsure de l’araignée tarentule (Lycosa tarentula) provoquait une maladie, le tarentisme. Ses symptômes : prostration, anxiété, douleurs et convulsions, capables de provoquer la mort. La seule manière d’en guérir, selon la tradition, était de se livrer à une danse frénétique jusqu’à l’épuisement total. Mais encore fallait-il, selon la légende, pour que cesse l’effet du venin, que la danse plût à la grosse bête.
La Tarentelle était née. Et pour accompagner cette frénésie de piétinements et de soubresauts destinés à mimer jusqu’à la transe les mouvements désordonnés de l’araignée, la musique. Indispensable musique et son rythme effréné porté par les tambourins, accordéons, guitares, fifres et autres mandolines.
L’effrayante tarentule trouvait ainsi sa voie royale vers la postérité, la grande porte de la musique. Avec le temps, les tarentelles populaires et campagnardes, perdant leur intention mystique originelle, deviendront musiques de fêtes, ballades sentimentales, parfois mélancoliques, sur des rythmes moins endiablés. Cette danse entrainante, avec toutes ses variantes régionales, devenue l’expression de l’identité culturelle du sud de l’Italie, ne tardera pas à inspirer les compositeurs classiques – et chorégraphes – qui transporteront cette musique joviale et gaillarde des places de villages jusqu’aux salons huppés et aux scènes prestigieuses.
Tarentelle au village
– Tarentelles populaires –
Quelques exemples…
« Pizzica di San Vito dei Normanni » Vincenzo Capezzuto (voix) Anna Dego (danse) Ensemble L’Arpeggiata – Christina Pluhar
Jusqu’à la transe…
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« Pizzica di Aradeo » Claudia De Siato (voix) Marta Grazia (danse) Ensemble Terra Taranta
Dansez tous, dansez fort, car la tarentule est vivante, bien vivante.
Si c'est une tarentule, laissez-la danser, mais si c'est la mélancolie, chassez-la.
Où t'a-t-elle piqué pour que tu ne te sentes pas bien ? Tout au creux de la poitrine, prends la rose, porte-la sur ton cœur, au milieu du creux du cœur.
Si tu vois que ton pied bouge, c'est le signe qu'il veut danser.
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« Tarantella del Gargano » Lina Sastri Teatro Bellini di Napoli – 2012
Une forme moins agitée de Tarentelle, plus mélodique et poétique. Pièce emblématique du répertoire populaire. Ses paroles en dialecte local, racontent une histoire d’amour courtoise et passionnée. C’est un dialogue entre un homme qui exprime son amour et sa souffrance, et la femme qui lui répond. La musique cherche à créer une atmosphère à la fois joyeuse et mélancolique, oscillant entre l’ardeur du désir et la tristesse de l’éloignement.
Athanasius Kircher, un jésuite allemand du XVIIème siècle, est une figure importante et fascinante dans l’histoire du tarentisme et de la tarentelle. Bien qu’il n’ait pas directement assisté aux rituels de guérison, son travail a joué un rôle crucial dans la diffusion de la connaissance sur ce phénomène en Europe. Il a lui-même composé quelques tarentelles à partir des récits qu’il a recueillis durant ses séjours à Rome.
***
Qu’on me laisse rêver qu’une immense armée de tarentules s’abattra sur le monde rugueux et irascible pour que toutes les places de tous ses villages s’animent enfin aussi joyeusement !
N’oublie jamais l’enfant aux racines gorgées des sucs mystérieux des pavots de la nuit, déchiré par la peur de quitter son domaine, n’oublie jamais l’enfant, visage de ma peine.
Car il est tant de voix sous la soie de ma gorge, tant d’oiseaux, de vautours, de pies et de mésanges que je ne sais jamais si le champ que je forge m’est dicté par le fer, le feu ou le silence.
Pourtant mes fleurs voraces font patte de velours aux inconnus qui passent, des larmes dans les yeux. Pouvais-je me donner alors à un amour qui n’aurait frissonné que sous mes mains humaines ?
Ma petite clé d’or, mon pain, ma glace bleue, col de cygne, tête vide, épuisant Sahara, je veux faire de toi une étonnante vigne où je pourrais cueillir ton âme grain à grain.
Amour, entends pleurer sur toi les fruits mortels d’un désarroi plus grand encore d’être sans cause. Je n’ai plus rien à dire. Mes plaies crient sous le sel. Les questions sont pour l’homme, les ciseaux pour les roses.
Je suis un minuscule parasite suceur de sang, à peine visible entre les poils de votre gros chat ou dans les joints d’un parquet. Malgré ma solide réputation de sauteur – je peux sauter jusqu’à 150 fois ma taille – on utilise souvent mon image pour souligner la petitesse ou l’insignifiance, voire pour se moquer. Rien chez moi, au demeurant, qui pût me laisser espérer faire carrière en poésie, au théâtre ou même inspirer une chanson. Difficile, n’est-ce pas, de rivaliser avec le fier papillon ?
Et pourtant, moi, la puce :
J’ai inspiré un poète de la Renaissance, Jean Antoine de Baïf. Il a écrit une ode, coquine certes, dans laquelle un séducteur prétend que je me suis réfugiée dans son oreille et que rien n’apaise les effets désagréables de ma morsure… sauf, peut-être, la caresse de sa belle amie.
Mais, ce n’est pas tout, deux compositeurs du temps, et pas des moindres, le franco-flamand Roland de Lassus (Orlando di Lasso) et le français Claude Le Jeune, m’ont gratifiée, l’un et l’autre, d’une mise en musique de ce poème.
« Une puce j’ay dedans l’oreille »
Claude Le Jeune (1528-1600)
Une puce j’ai dedans l’oreille, hélas Qui de nuit et de jour me frétille et me mord Et me fait devenir fou.
Nul remède n’y puis donner, je cours de là, Retire-la moi je t’en prie. O toute belle, secoure-moi.
Quand mes yeux je pense livrer au sommeil Elle vient me piquer, me démange et me poind, et me garde de dormir. Nul remède…
D’une vielle charmeresse aidé je suis Qui guérit tout le monde, et de tout guérissant ne m’a su me guérir moi. Nul remède…
Bien je sais que seule peut guérir ce mal Je te prie de me voir de bon œil et vouloir m’amollir ta cruauté. Nul remède…
Roland de Lassus (1532-1594)
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Au XVIIIème siècle aussi la musique m’a offert une heure de gloire : Joseph Bodin de Boismortier a composé une petite pièce de clavecin pour me faire allègrement sauter sur le clavier. Comme ça :
Joseph Bodin de Boismortier 1689-1755 Pièce en rondeau – « La Puce » Gustav Leonhardt (clavecin)
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Et – il faudra bien me croire -, le grand Goethe, oui ! Johann Wolfgang von Goethe lui-même, m’a convoquée, moi, la puce, au beau milieu de son Faust pour que j’illustre, non sans humour et sarcasme, à travers le propos de Méphistophélès, le ridicule de la vanité humaine et des extravagances du pouvoir.
Ce « Flohlied », cette « Chanson de la puce », dans laquelle on me pare avec bouffonnerie des habits de courtisan et de ministre, aura inspiré Beethoven, Berlioz, Wagner, Moussorgski, Busoni et peut-être d’autres compositeurs encore. Seul Gounod aura préféré confier à un veau l’absurdité de la situation. Les mauvaises langues diront que le rôle est peu flatteur, certes, mais une puce pour servir le diable, quel honneur !
Outre Beethoven (Flohlied op. 75 no 3), Wagner (Es war einmal ein König) la fait sautiller par des lignes en zigzags qui se retrouvent chez un Moussorgski privilégiant l’élément grotesque, tandis que Busoni mise sur un effet circulaire et une accélération du rythme. A l’orchestre, Berlioz joue de brusques ‘double forte‘ (effet de piqûre là encore), d’accents appuyés, de cordes mordantes, de pizzicatos…
François Laurent (dans un article de Diapason – janvier 2023)
Ludwig van Beethoven 1770-1827 « Flohlied » Op.75 N°3 Matias Bocchio (baryton) Susanna Klovsky (piano)
Es war einmal ein König, Der hatt' einen großen Floh, Den liebt' er gar nicht wenig, Als wie seinen eig'nen Sohn. Da rief er seinen Schneider, Der Schneider kam heran; "Da, miß dem Junker Kleider Und miß ihm Hosen an!"
In Sammet und in Seide War er nun angetan, Hatte Bänder auf dem Kleide, Hatt' auch ein Kreuz daran, Und war sogleich Minister, Und hatt einen großen Stern. Da wurden seine Geschwister Bei Hof auch große Herrn.
Und Herrn und Frau'n am Hofe, Die waren sehr geplagt, Die Königin und die Zofe Gestochen und genagt, Und durften sie nicht knicken, Und weg sie jucken nicht. Wir knicken und ersticken Doch gleich, wenn einer sticht.
......
Il était une fois un roi qui avait une grande puce, il l'aimait autant que son fils. Un jour il fit venir un tailleur: "Taille des vêtements à ce gentilhomme, prends ses mesures pour un pantalon!"
La puce était vêtue de velours et de soie et portait des rubans et une croix. Elle fut aussitôt nommée ministre et ses frères et sœurs devinrent grands seigneurs.
Et les hommes et les dames de la cour étaient importunés ; la reine et sa servante se faisaient piquer et ronger. Et nous n'avions le droit ni de l'écraser ni de nous gratter, alors qu'en général on écrase l'insecte dès qu'il nous pique.
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Hector Berlioz 1803-1869 «Chanson de la puce »(« La Damnation de Faust ») Gabriel Bacquier (baryton) Orchestre National de l’ORTF Jacques Houtmann (direction)
Une puce gentille Chez un prince logeait. Comme sa propre fille, Le brave homme l'aimait, Et, l'histoire assure, À son tailleur un jour Lui fit prendre mesure Pour un habit de cour. L'insecte, plein de joie Dès qu'il se vit paré D'or, de velours, de soie, Et de croix décoré. Fit venir de province Ses frères et ses sœurs Qui, par ordre du prince, Devinrent grands seigneurs. Mais ce qui fut bien pire, C'est que les gens de cour, Sans en oser rien dire, Se grattaient tout le jour. Cruelle politique ! Ah! plaignons leur destin, Et, dès qu'une nous pique, Ecrasons-la soudain !
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Et toujours sur le même texte de Goethe :
Richard Wagner 1839-1881 «Chanson de la puce »(in « Sept pièces pour le Faust de Goethe ») Peter Schöne (baryton) Tobias Koch (piano)
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Modeste Moussorgski 1839-1881 «Chanson de la puce »(puce en russe = « Blokha ») Evgueni Nesterenko (basse) Vladimir Krainev (piano)
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Ferruccio Busoni 1866-1924 «Chanson de la puce » Dietrich Fischer-Dieskau (baryton) Jörg Demus (piano)
Celui qui vit de souvenirs Traîne une mort interminable Il s’écoute dans les échos Qui n’ont que le son de sa voix Il se cherche sur des images Qui furent tracées sur le sable Et les miroirs où il se voit Sont laiteux comme un œil de mort À quoi bon hier et demain Demain le paradis des prêtres Demain venu de deux mille ans Pour étrangler l’amour du jour
L’âge d’or est dans la minute Dans ta vie le soleil qui chante Jamais le sang ne coulera Aussi vivace dans ton corps Il y a le bruit du moment L’inimitable odeur fugace Du temps qui passe La chaleur qui se refroidit Le présent à aimer autant qu’à défendre L’unique aujourd’hui La fureur de vivre une vie confondue Avec le pain de chaque instant
Dans notre France en bascule entre XIXème et XXème siècles, les courants musicaux passent et se métamorphosent, les sensibilités mutent, l’esthétique des formes se renouvelle, se modernise. Demeurent les thématiques et les symboles : Amour, Beauté, Mort. Ne les dit-on pas éternels ? Nul donc ne s’étonnerait de retrouver encore, insouciant philosophe, notre papillon virevoltant autour du piano de Debussy ou butinant un Si bémol sur une portée de Gabriel Fauré.
Gabriel Fauré 1845-1924 « Le papillon et la fleur » Opus1 – N°1 (Mélodie Française) Poème de Victor Hugo Cyrille Dubois (ténor) Tristan Raës (piano)
Une fleur déclare au papillon son amour et lui confie ses tourments. Qui se ressemble s’assemble, mais…
Et nous nous ressemblons, et l’on dit que nous sommes Fleurs tous deux !
La pauvre fleur disait au papillon céleste: Ne fuis pas ! Vois comme nos destins sont différents. Je reste, Tu t’en vas !
Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommes Et loin d’eux, Et nous nous ressemblons, et l’on dit que nous sommes Fleurs tous deux !
Mais, hélas ! l’air t’emporte et la terre m’enchaîne. Sort cruel ! Je voudrais embaumer ton vol de mon haleine Dans le ciel !
Mais non, tu vas trop loin! – Parmi des fleurs sans nombre Vous fuyez, Et moi je reste seule à voir tourner mon ombre À mes pieds.
Tu fuis, puis tu reviens; puis tu t’en vas encore Luire ailleurs. Aussi me trouves-tu toujours à chaque aurore Toute en pleurs !
Oh ! pour que notre amour coule des jours fidèles, Ô mon roi, Prends comme moi racine, ou donne-moi des ailes Comme à toi !
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Gabriel Fauré 1845-1924 « Papillon » Op.77 pièce pour violoncelle et piano Pauline Bartissol (violoncelle) LaurentWagshal (piano)
Cette petite pièce est commandée à Fauré par son éditeur qui souhaitait qu’elle fût brillante, virtuose, difficile mais lyrique. Fauré s’exécuta, la pièce fut enregistrée au catalogue en septembre 1884. Mais le compositeur et l’éditeur ne pouvant s’accorder sur le titre, l’œuvrette resta dans un tiroir. Ce n’est qu’en 1898 que Gabriel Fauré en permit la publication sous le titre « Papillon ».
Le musicologue Jean-Michel Nectoux rapporte que Fauré accompagna son approbation de cette phrase à destination de l’éditeur : « Papillon ou mouche à m…, mettez ce que vous voulez ! »
D’aucuns auraient peut-être choisi « Vol du bourdon », non sans préciser – rigueur musico-entomologique oblige – « à la française ». Comparaison n’est pas raison, mais…
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Le court poème « Les papillons », extrait de « La comédie de la mort », recueil publié en 1838 par Théophile Gauthier, aura reçu les faveurs musicales d’Ernest Chausson et de Claude Debussy. La « Mélodie Française » pouvait-elle être mieux servie ?
Théophile Gauthier poème « Les papillons »
Par
Ernest Chausson 1855-1899 Gérard Souzay (baryton) Jacqueline Bonneau (piano)
Les papillons couleur de neige Volent par essaims sur la mer ; Beaux papillons blancs, quand pourrai-je Prendre le bleu chemin de l'air ?
Savez-vous, ô belle des belles, Ma bayadère aux yeux de jais, S'ils me pouvaient prêter leurs ailes, Dites, savez-vous où j'irais ?
Sans prendre un seul baiser aux roses, À travers vallons et forêts, J'irais à vos lèvres mi-closes, Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
Par
Claude Debussy 1862-1918 Véronique Dietschy (soprano) Emmanuel Strosser (piano)