Miroir : confusion et vérité

Publié sur Perles d’Orphée le 28/05/2013 sous le titre : « Les surprises du miroir »

Née dans une région perdue de la Chine profonde, cette petite histoire a fait, depuis le début du XXème siècle, un long voyage vers ce billet, pour nous faire sourire. Mais pas que… !

Là-bas, dans une province peu fréquentée, archaïque et pauvre, un couple de paysans cultive durement le riz et élève quelques porcs dans une ferme sommaire et isolée. Comme à chaque fois que le moment vient de vendre les animaux, Zhou, le mari, part avec quelques bêtes rejoindre le marché à la ville située à un jour et demi de marche. Alors qu’il s’apprête à s’engager sur le chemin bourbeux avec son minuscule troupeau, Yun, son épouse, lui crie : – « Et n’oublie pas de me rapporter un peigne ! ». Zhou, sans se retourner, lève simplement une main fatiguée en signe d’acquiescement.

Le marché terminé, les bêtes bien vendues, Zhou estime avoir mérité quelques verres de huangjiu et se rend à l’auberge toute proche. Mais après quelques pichets de ce puissant alcool de riz, la lassitude du voyage aidant, notre paysan n’a plus les idées claires.

Juste avant de reprendre la route une pensée toutefois parvient à traverser les vapeurs qui embrument son esprit : sa femme ne lui avait-elle pas demandé de lui rapporter quelque chose ? Mais quoi ? Un objet de toilette, peut-être ? Il entre donc au bazar du coin, et incapable de dégriser sa mémoire un instant de plus accepte docilement la suggestion du vendeur : il achète un miroir à main.

Yun, déçue de n’avoir pas reçu son peigne, prend malgré tout le cadeau, et, alors que son mari repart aux champs, s’occupe à observer l’objet avec attention. Un visage soudain la regarde déclenchant un long sanglot qui la traverse tout entière. Sa mère, alertée par les hoquets de sa fille, s’approche d’elle et lui demande le pourquoi de ses pleurs.

–  Zhou a ramené Madame numéro 2 ! dit-elle catastrophée en montrant l’objet.
–  Fais voir ! dit la mère prenant le miroir en main.
Puis, ayant attentivement analysé le portrait, annonce, rassurante :
–  Oh ! Ne t’inquiète donc pas, elle est si vieille ; elle n’en a plus pour longtemps !

Bienfaisante vertu de l’ignorance.
Sagesse de l’âge.

‘La poesía’

Ah, si seulement avec une goutte de poésie ou d’amour,
nous pouvions apaiser la haine du monde …

Pablo Neruda

Enregistrement Lelius 09/2013

La poésie

Et ce fut à cet âge… La poésie
vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d’où elle surgit,
de l’hiver ou du fleuve.
Je ne sais ni comment ni quand,
non, ce n’étaient pas des voix, ce n’étaient pas
des mots, ni le silence :
d’une rue elle me hélait,
des branches de la nuit,
soudain parmi les autres,
parmi des feux violents
ou dans le retour solitaire,
sans visage elle était là
et me touchait.

Je ne savais que dire, ma bouche
ne savait pas
nommer,
mes yeux étaient aveugles,
et quelque chose cognait dans mon âme,
fièvre ou ailes perdues,
je me formai seul peu à peu,
déchiffrant
cette brûlure,
et j’écrivis la première ligne confuse,
confuse, sans corps, pure
ânerie,
pur savoir
de celui-là qui ne sait rien,
et je vis tout à coup
le ciel
égrené
et ouvert,
des planètes,
des plantations vibrantes,
l’ombre perforée,
criblée
de flèches, de feu et de fleurs,
la nuit qui roule et qui écrase, l’univers.

Et moi, infime créature,
grisé par le grand vide
constellé,
à l’instar, à l’image
du mystère,
je me sentis pure partie
de l’abîme,
je roulai avec les étoiles,
mon cœur se dénoua dans le vent.

neruda_pablo_gallimard.jpg
Pablo Neruda – Chili 1904-1973
 
« Mémorial de l’île noire » – 1964
   Traduction de Pierre Clavilier

La poesía

Y fue a esa edad… Llegó la poesía
a buscarme. No sé, no sé de dónde
salió, de invierno o río.
No sé cómo ni cuándo,
no, no eran voces, no eran
palabras, ni silencio,
pero desde una calle me llamaba,
desde las ramas de la noche,
de pronto entre los otros,
entre fuegos violentos
o regresando solo,
allí estaba sin rostro
y me tocaba.

Yo no sabía qué decir, mi boca
no sabía
nombrar,
mis ojos eran ciegos,
y algo golpeaba en mi alma,
fiebre o alas perdidas,
y me fui haciendo solo,
descifrando
aquella quemadura,
y escribí la primera línea vaga,
vaga, sin cuerpo, pura
tontería,
pura sabiduría
del que no sabe nada,
y vi de pronto
el cielo
desgranado
y abierto,
planetas,
plantaciones palpitantes,
la sombra perforada,
acribillada
por flechas, fuego y flores,
la noche arrolladora, el universo.

Y yo, mínimo ser,
ebrio del gran vacío
constelado,
a semejanza, a imagen
del misterio,
me sentí parte pura
del abismo,
rodé con las estrellas,
mi corazón se desató en el viento.

‘Tu ne dis jamais rien’

Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien
Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes
Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien
Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête

Tu ne dis jamais rien 

Tu ne dis jamais rien
Je vois le monde un peu comme on voit l’incroyable
L’incroyable c’est ça c’est ce qu’on ne voit pas
Des fleurs dans des crayons
Debussy sur le sable A Saint-Aubin-sur-Mer que je ne connais pas
Les filles dans du fer au fond de l’habitude
Et des mineurs creusant dans leur ventre tout chaud
Des soutiens-gorge aux chats des patrons dans le Sud
A marner pour les ouvriers de chez Renault
Moi je vis donc ailleurs dans la dimension quatre
Avec la Bande dessinée chez MC 2
Je suis Demain je suis le chêne et je suis l’âtre
Viens chez moi mon amour viens chez moi y a du feu
Je vole pour la peau sur l’aire des misères
Je suis un vieux Boeing de l’an quatre-vingt-neuf
Je pars la fleur aux dents pour la dernière guerre
Ma machine à écrire a un complet tout neuf
Je vois la stéréo dans l’œil d’une petite
Des pianos sur des ventres de filles à Paris
Un chimpanzé glacé qui chante ma musique
Avec moi doucement et toi tu n’as rien dit

Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien
Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes
Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien
Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête

Dans ton ventre désert je vois des multitudes
Je suis Demain. C’est Toi mon demain de ma vie
Je vois des fiancés perdus qui se dénudent
Au velours de ta voix qui passe sur la nuit
Je vois des odeurs tièdes sur des pavés de songe
A Paris quand je suis allongé dans ton lit
A voir passer sur moi des filles et des éponges
Qui sanglotent du suc de l’âge de folie
Moi je vis donc ailleurs dans la dimension ixe
Avec la bande dessinée chez un ami
Je suis Jamais je suis Toujours et je suis l’ixe
De la formule de l’amour et de l’ennui
Je vois des tramways bleus sur des rails d’enfants tristes
Des paravents chinois devant le vent du nord
Des objets sans objet des fenêtres d’artistes
D’où sortent le soleil le génie et la mort
Attends, je vois tout près une étoile orpheline
Qui vient dans ta maison pour te parler de moi
Je la connais depuis longtemps c’est ma voisine
Mais sa lumière est illusoire comme moi

Et tu ne me dis rien tu ne dis jamais rien
Mais tu luis dans mon cœur comme luit cette étoile
Avec ses feux perdus dans des lointains chemins
Tu ne dis jamais rien comme font les étoiles

Léo Ferré

Tendre duo

La scène d’opéra si propice aux lâches trahisons, crimes odieux et autres suicides, peut aussi parfois, et même avec le plus grand bonheur, offrir sourire et bons sentiments.

Laissons traîner un oeil indiscret et surtout une oreille dans cette chambre d’hôtel viennois où sont réunies les deux soeurs Waldner, Arabella l’aînée et Zdenka la cadette.
Elles préparent la rencontre d’Arabella avec son futur fiancé. Si Zdenka est déguisée en garçon, c’est tout simplement parce que les parents à la limite de la ruine ne pourront doter, et encore, que l’une des deux filles.

Nous sommes au premier acte de « Arabella », comédie lyrique de Richard Strauss, composée en 1932 sur un livret que ne put achever Hugo von Hofmannstal, décédé quelques années auparavant.

Arabella  =  Anja Harteros (soprano)
Zdenka  =  Hanna-Elisabeth Müller (soprano)

Peut-on rêver plus charmant duo ?

ARABELLA

[…]
aber der Richtige – wenns einen gibt für mich auf dieser Welt –
der wird auf einmal dastehen, da vor mir
und wird mich anschaun und ich ihn
und keine Zweifel werden sein und keine Fragen
und selig werd ich sein und ihm gehorsam wie ein Kind.

ZDENKA (nach einer kleinen Pause, sie liebevoll ansehend.)

Ich weiß nicht wie du bist, ich weiß nicht ob du Recht hast –
dazu hab ich dich viel zu lieb! Ich will nur daß du glücklich wirst –
mit einem ders verdient! und helfen will ich dir dazu.
So hat ja die Prophetin es gesehn:
sie ganz im Licht und ich hinab ins Dunkel.
Sie ist so schön und lieb, – ich werde gehn
und noch im Gehn werd ich dich segnen, meine Schwester.

ARABELLA für sich und zugleich mit Zdenka.

Der Richtige, wenns einen gibt für mich,
der wird mich anschaun und ich ihn
und keine Zweifel werden sein und keine Fragen,
und selig werd ich sein und ihm gehorsam wie ein Kind!

◊ ◊ ◊

ARABELLA

Mais l’homme dont je rêve, s’il y en a un pour moi
sur cette terre,
se présentera soudain devant moi ;
il voudra me regarder et je le regarderai ;
et il n’y aura plus de doutes ni de questions ;
et à la fin je serai bénie, rendue docile comme une petite fille !

ZDENKA (Après une petite pause, en la regardant tendrement)

Je ne lis pas dans ton cœur ; Je ne sais pas si tu as raison.
C’est pour ça que tu sais, je t’aime trop ! Je veux juste
que tu sois heureuse avec un homme digne de toi !
Et je veux vous aider dans
cette voie !
Ah, comme la diseuse de bonne aventure a bien compris cela !

Toi sous le soleil éclatant ;… et moi… là-bas, dans le noir !
Toi si belle et gentille ! Je vais m’éloigner

et à chaque pas, j’aurai envie de te bénir, ma chère Sœur !

ARABELLA (Pour elle-même et en même temps que Zdenka.)

Mais l’homme dont je rêve, s’il y en a un pour moi
sur cette terre,
se présentera soudain devant moi ;
il voudra me regarder et je le regarderai ;
et il n’y aura plus de doutes ni de questions ;
et à la fin je serai bénie, rendue docile comme une
petite fille !

‘Argo’

Des visages de bateaux hantent ma vie…

Argo 

Mes histoires je les ai apprises près des bateaux
non par des voyageurs ou des marins
ou par les autres sur les jetées qui attendent
débarqués perpétuels, cherchant dans leur poche une
cigarette.
Des visages de bateaux hantent ma vie :
les uns ouvrent les yeux comme le Cyclope
immobiles sur le miroir des eaux
d’autres avancent comme des somnambules, dangereusement,
d’autres encore
ont sombré dans les abysses du sommeil
chaînes bois voiles et cordages.
Dans la petite maison fraîche au jardin
parmi les trembles et les eucalyptus
près du moulin couvert de rouille
de la citerne jaune où tourne seul un poisson rouge
dans la petite maison fraîche qui sent l’osier
j’ai trouvé une boussole de marine
elle m’a montré les anges de tous les temps qui hantent
le silence du plein midi.

                                                                     Novembre 1948

Georges Séféris 1900-1971

 

  Traduit du grec par Michel Volkovitch

Voluptueuse mélancolie

D’où vient à l’homme la plus durable des jouissances de son coeur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de ses douleurs et s’aimer encore dans le sentiment de sa ruine ?

Etienne de Senancour – Oberman (1804)

Johannes Brahms 1833-1897

Intermezzo en mi majeur n°4 – Op. 116
Einav Yarden (piano)

Intermezzo en la mineur n°2 – Op. 116
Hortense Cartier-Bresson (piano)

C'est vraisemblablement dans la charmante station thermale autrichienne de Bad Ischl, très en vogue à la fin du XIXème siècle, que Brahms, en 1892, compose les 7 "Fantasien opus 116". 
Avec l'approche de la soixantaine le Maître se consacre plus volontiers aux compositions pour le piano. L'instrument est certes bien plus propice à exprimer la profondeur de ses pensées et l'inévitable mélancolie qu'engendrent de longs regards introspectifs dans lesquels le portrait de Clara, très probablement, se dessine par instants.
Ces sept pièces courtes, partagées entre moments d'emportement passionné et temps apaisés de contemplation, constituent, peut-être, le fleuron de la musique pour piano de Johannes Brahms.

Maurizio Pollini – Pianiste

Maurizio Pollini  – 5 janvier 1942 – 23 mars 2024

Aujourd’hui, mort d’un immense pianiste !

‘La cage’

La Cage 

Dehors, du soleil.
Ce n’est qu’un soleil
mais les hommes le regardent
et ensuite ils chantent.

Je ne sais rien du soleil.
Je sais la mélodie de l’ange
et le sermon brûlant
du dernier vent.
Je sais crier jusqu’à l’aube
quand la mort se pose nue
sur mon ombre.

Je pleure sous mon nom.
J’agite des mouchoirs dans la nuit
et des bateaux assoiffés de réalité
dansent avec moi.
Je cache des clous
pour maltraiter mes rêves malades.

Dehors, du soleil.
Je m’habille de cendres.

Alejandra Pizarnik – Argentine 1936-1972

 

Las aventuras perdidas (1958) – Œuvres (Ypsilon, 2022) 
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet.

 

 

Elle habitait un appartement minuscule au cœur de Buenos-Aires. Elle avait fait un voyage à Paris (voyage qui allait nourrir son imagination longtemps après son retour et au cours duquel elle rencontre Julio Cortazar et André Pieyre de Mandiargues, deux figures-clés dans sa vie) et par la suite elle ne sortit quasiment plus de l’espace clos de ses quatre murs, où elle écrivait, dormait (mal) et recevait ses amis. Près de son bureau, elle avait épinglé une phrase d’Artaud : «Il fallait d’abord avoir envie de vivre ».
[…]
Dans son journal, le 30 octobre 1962, après avoir cité Don Quichotte (« Mais ce qui fit le plus plaisir à Don Quichotte fut le silence merveilleux qui régnait dans toute la maison… »), elle a écrit : « Ne pas oublier de me suicider. » Le 25 septembre 1972, elle s’en est souvenue.

Alberto Manguel – extrait de sa postface dans
« Alejandra Pizarnik – Oeuvres poétiques » – Acte Sud (2005)

« He mirat aquesta terra »

Reprise d’un billet du 1/02/2014 sur « Perles d’Orphée » :
« J’ai regardé cette terre »

En 2013, année du centenaire de la naissance du poète Salvador Espriu, la Catalogne a rendu un puissant hommage à celui qui a été un symbole de la résistance contre le franquisme.
Pour la circonstance Silvia Pérez Cruz, accompagnée à la guitare par Toti Soler, chantait avec une profonde et intense émotion ce beau poème que Salvador Espriu composa à la gloire de sa terre aimée.

« He mirat aquesta terra »

Quan la llum pujada des del fons del mar
a llevant comença just a tremolar,
he mirat aquesta terra,
he mirat aquesta terra….

J’ai regardé cette terre

Quand la lumière montée du fond de la mer
au levant commence juste à trembler,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand dans la montagne qui ferme le ponant
le faucon emporte la clarté du ciel,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que râle l’air malade de la nuit
et que des bouches d’ombre se pressent aux chemins,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand la pluie porte l’odeur de la poussière
des feuilles âcres des lointains poivriers,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand le vent se parle dans la solitude
de mes morts qui rient d’être toujours ensemble,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que je vieillis dans le long effort
de passer le soc sur les souvenirs,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand l’été couche sur toute la campagne
endormie l’ample silence qu’étendent les grillons,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que des sages doigts d’aveugle comprennent
comment l’hiver dépouille le sommeil des sarments,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand la force effrénée des chevaux
de l’averse descend soudain les ruisseaux,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

1980

Salvador Espriu
Salvador Espriu 1913-1985
Un poète de la Méditerranée : Salvador Espriu.

Jusqu'à la guerre civile espagnole, son expression est d'abord celle du dramaturge et du romancier ; en témoigne la publication de ses nouvelles Laia, 1932, ; Aspects, 1934 ; Ariane dans le labyrinthe grotesque et Mirage à Cythère, 1935.

Inspiré par le désastre de la guerre enfin terminée et les espérances qu'engendre le retour de la paix, l'écrivain se déclare poète. Entre 1949 et 1960 on peut trouver au rayon poésie des librairies ses recueils comme "Chansons d'Ariane", "les Heures et Mrs. Death", "Celui qui marche et le mur", "Fin du labyrinthe", "Livre de Sinera", "Formes et paroles".

En 1960, avec "La Peau de taureau", Espriu publie son œuvre la plus connue qui servira de référence au mouvement catalan dit de "la poésie civile". À cette période l'écrivain est fort engagé dans le combat des autonomistes catalans.

Outre la poésie et le roman, Espriu, profondément épris de culture antique et de références hébraïques, fasciné par la mort, écrit aussi pour la scène : "Antígone", 1939, "Première Histoire d'Esther", 1948, "Une autre Phèdre", 1978.

Sur un fil

Tu inventes la balance où rien d’impur ne survit et quel juste partage est fait dans l’équilibre du monde,
Entre huit grains de poussière et deux plumes de mésange !

Le funambule

Un sentier de fil tendu et si mince qu’un ange n’y pourrait cheminer que les ailes ouvertes ;

Rien que l’espace alentour -, très bas et très haut l’espace charmeur et mortel.

Ô funambule, il n’est pas de solitude comparable à la tienne et tu n’as d’autre compagnon

Que cette mort toujours te parlant à l’oreille et te pressant de lui céder.

Ah ! quelle danse étrange où le moindre faux pas punit de mort le danseur !

Quelle fidélité où le moindre mensonge immole le menteur.

De ton pied intelligent, tu choisis le nombre d’or entre cent nombres perfides — et chacun de tes orteils est vainqueur de cent énigmes.

Tandis que tes bras levés et tes paumes bien ouvertes semblent toucher une rampe de vent ou calmer les sirènes du vide.

Une grâce vigoureuse dicte la foi forte et chaste à tes genoux, à ta nuque.

Et tu poursuis un voyage dans la pure vérité.

Tu marches ; plus rien en toi ne peut dormir ou rêver. Ô justice, ô vigilance.

Et tu es comme l’avare qui perdrait tout son trésor en perdant un seul denier.

L’oiseau des cimes t’admire en ta haute pauvreté. Il a dans l’air vaste et nu mille soutiens transparents :

Toi, tu n’as pour seul appui qu’un fil nié par les yeux, le plus frêle fil du monde entre deux bords de cristal. 

Tu inventes la balance où rien d’impur ne survit et quel juste partage est fait dans l’équilibre du monde,

Entre huit grains de poussière et deux plumes de mésange !

Si ta main va s’emparer de quelque invisible pêche, tu sais la fondre en toi-même et goûter son jus profond de la lèvre au bout des pieds.

Ô prince du suspens, ô maître de l’audace, chaque pas que tu fais engendre des musiques en des lieux bercés hors du temps ;

Et la terre envieuse et l’abîme dompté ne pouvant t’engloutir, ont pris parti de t’adorer.

Règne donc dans un tourment aux figures de délice ; caresse d’une main savante les grands fauves endormis,

Puisque tu vois danser ton âme à la distance d’un seul pas et que ta main va l’atteindre.

Ô solitaire, ô lucide, risque à chaque instant de perdre un séjour obéissant, un empire de saisons pour gagner un pas de plus.

Géo Norge 1898-1990

 

in Œuvres poétiques

 

 

Valse : entre confidence et passion

L’état de danse : une sorte d’ivresse, qui va de la lenteur au délire, d’une sorte d’abandon mystique à une sorte de fureur.

Paul Valéry

Pas plus Chopin que Scriabine composant leurs plus belles valses n’avaient eu l’intention de les destiner au talent du chorégraphe. Et pourtant, qui, à leur écoute, prétendrait échapper à « l’état de danse » dans lequel les unes comme les autres ne manquent jamais de nous entraîner ?

Alexandre Scriabine – 1872-1915

Si l’écriture romantique de Chopin demeure plus attachée aux spécificités rythmiques et mélodiques de la danse, la ‘valse’ du jeune Scriabine, sans renier l’inspiration du maître polonais. veut en explorer la dimension symbolique voire mystique, comme le confirmeront ses compositions ultérieures.

Avec la Valse en La bémol majeur, Opus 38, qu’il compose en 1903, plus de cinquante ans après la disparition de Frédéric Chopin, Alexandre Scriabine exprime déjà ses intentions de s’éloigner de l’orthodoxie du rythme.

Certes c’est une valse. 1,2,3 / 1,2,3… Dès les premières mesures se dessine élégante et délicate la silhouette du couple tournoyant timidement entre les scintillations musicales et le glissé des pas. Mais la passion ne tarde pas à laisser s’échapper du clavier devenu orchestre ses couleurs chatoyantes, avant de s’apaiser un instant guettant le retour gracieux de la confidence. Et comme un papillon reprenant son essor, la musique à nouveau s’exalte en volutes mélodiques invitant la main droite à faire fi de la rigueur rythmique des trois temps que la main gauche consciencieusement rend à la mesure.

Olga Scheps (piano)
Alexandre Scriabine
Valse en La bémol majeur Op.38

A juste enseigne bon commerce !

Ne pas confondre le commerce de la poésie avec la poésie du commerce !
Celle-ci est tellement plus séduisante que celle-là… 

J’ai mis comme enseigne à ma boutique : « Fabricant de mensonges ». J’ai eu très peu de clients : quelques masochistes.
J’ai changé d’enseigne : « Fabricant de mythes ». On fait la queue.

Alain Bosquet
(Odessa 1919 – Paris 1998)

.

in La fable et le fouet – Gallimard/NRF 1995

‘Ulysse’

Ulisse

Nella mia giovinezza ho navigato
Lungo le coste dalmate. Isolotti
A fior d’onda emergevano, ove raro
Un uccello sostava intento a prede,
Coperti d’alghe, scivolosi, al sole
Belli come smeraldi. Quando l’alta
Marea e la notte li annullava, vele
Sottovento sbandavano più al largo,
Per fuggirne l’insidia. Oggi il mio regno
E quella terra di nessuno. Il porto
Accende ad altri i suoi lumi; me al largo
Sospinge ancora il non domato spirito,
E della vita il doloroso amore.

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Umberto Saba 1883-1957

 

Mediterranee.
Mondadori editore, Milano, 1946

Ulysse

Dans ma jeunesse j’ai navigué
le long des côtes dalmates. Des îlots
à fleur d’onde émergeaient, où quelque rare
oiseau se posait guettant sa proie ;
couverts d’algues, glissants, ils luisaient
au soleil, beaux comme des émeraudes.
Quand la marée haute et la nuit
les effaçaient, des voiles
sous le vent se dispersaient au large,
pour en fuir les écueils. Aujourd’hui mon royaume
est cette terre de personne. Le port
fait briller pour d’autres ses lumières ; moi, vers le large
me pousse encore un esprit indompté,
et de la vie le douloureux amour.

Traduction : Odette Kaan

‘Confins’

Confine

Parla a lungo con me la mia compagna
di cose tristi, gravi, che sul cuore
pesano come una pietra; viluppo
di mali inestricabile, che alcuna
mano, e la mia, non può sciogliere.

                           Un passero
della casa di faccia sulla gronda
posa un attimo, al sol brilla, ritorna
al cielo azzurro che gli è sopra.

                           Oh lui,
tra i beati beato! Ha l’ali, ignora
la mia pena secreta, il mio dolore
d’uomo giunto a un confine: alla certezza
di non poter soccorrere chi s’ama.

Confins

Longuement me parle ma compagne
de choses tristes, graves, qui pèsent
comme une pierre sur mon cœur ; enchevêtrement inextricable
de douleurs, qu’aucune main, pas plus la mienne, n’annulera.

                                  Un moineau
sur la pente de la maison d’en face
un instant se pose, brille au soleil, retourne
au ciel d’azur par–dessus lui.

                                   O lui
heureux bienheureux ! Des ailes il a, il ignore
ma peine secrète, ma douleur
d’homme venu à une limite : toute la certitude
de ne pouvoir porter secours à ceux que l’on aime.

Umberto Saba 1883-1957

 

Extrait de « Parole » (Paroles)
Traduction : Bernard Simeone

 

 

 

Peut-être est-ce parce qu'à Trieste on était en partie italien, en partie autrichien et en partie slovène, qu'Umberto Saba est demeuré le moins connu des immortels de la poésie italienne tels que Pasolini, Ungaretti et Montale, ses contemporains et amis.

Peut-être qu'une enfance difficile, sans père, et une vie d'homme en fuite permanente pour échapper aux persécutions des "lois raciales" et préserver la vie des siens, ont conduit la parole du poète sensible et mélancolique sur le chemin discret de la simplicité plutôt que vers les buissons épais de l'hermétisme du temps.

Hauteur de voix, voix des Hauteurs

La voix touchante de la foi naïve résonne à mon oreille.

Gustav Mahler en 1892

C’est par ces mots que Mahler, fraichement converti au catholicisme, évoque la foi nouvelle qui l’anime et qui l’encourage à espérer qu’elle l’aidera à sortir par le haut des nombreux tourments de son existence.
Ainsi choisit-il de reprendre, pour le quatrième et avant dernier mouvement de sa puissante Symphonie N°2 – « Résurrection » (Auferstehung) -, un des lieder « Urlicht » (Lumière originelle) du recueil « Des Knaben Wunderhorn » (Le cor enchanté de l’enfant), composé quelques années auparavant.

Mahler souhaitait que cette pause spirituelle au milieu de la symphonie, précédant la ferveur du final décliné en éloge musical de la vie triomphante, évoquât, à travers le timbre d’une voix de contralto, le chant d’un enfant imaginant en toute naïveté son arrivée au paradis.
Sur la partition il avait indiqué :

Sehr feierlich aber schlicht. Choral mässig
Très solennel mais modeste. En forme de choral modéré

Lumière Originelle

O petite rose rouge,
L’homme est accablé d’une si grande souffrance !
L’homme est accablé d’une si grande peine !
Comme je préférerais être au Paradis !
J’allais sur un large chemin
quand un ange survint, qui voulait m’en chasser.
Ah non ! je ne me laisserai pas chasser !
Je suis venu de Dieu et sens retourner à Dieu !
Le bienaimé Dieu allumera pour moi une petite lumière,
qui m’éclairera jusque dans la vie éternelle.

Petra Lang (mezzo-soprano) chante « Urlicht »
Extrait de l’enregistrement de la Symphonie N°2 en Ut mineur de Gustav Mahler
Philharmonie de Berlin le 26/03/2005

Staatskapelle de Berlin
Direction Pierre Boulez

Urlicht

O Röschen rot,
Der Mensch liegt in grösster Not,
Der Mensch liegt in grösster Pein,
Je lieber möcht ich im Himmel sein.
Da kam ich auf einen breiten Weg,
Da kam ein Engellein und wollt mich abweisen,
Ach nein ich liess mich nicht abweisen.
Ich bin von Gott und will wieder zu Gott,
Der liebe Gott wird mir ein Lichtchen geben,
Wird leuchten mir bis an das ewig selig Leben.

YouTube offre l’embarras du choix à toutes celles et ceux qui souhaiteraient découvrir une version de qualité de cette œuvre gigantesque… aussi pour sa longueur (1h30). Ils, elles y trouveront évidemment la version intégrale d’où est extraite la vidéo précédente. Les versions d’anthologie, en audio parfois, ne manquent évidemment pas.

La découverte réserve cependant d’excellentes surprises (je n’ignore pas la part de subjectivité de toute appréciation). Celle-ci, inconnue en tous points de votre serviteur, a exercé sur lui une séduction particulière…

Andrew Manze, Dirigent
Katharina Konradi, Sopran
Marianne Beate Kielland, Alt
Collegium Vocale Hannover
Capella St. Crucis Hannover
Johannes-Brahms-Chor Hannover
Junges Vokalensemble Hannover
NDR Radiophilharmonie