Joey le messie…

À mon ami Jacques T.
Pour aider sa convalescence à trouver son tempo : « swingando » !

Si votre éducation musicale a été négligée, nul besoin de choisir une voie aride pour la refaire : l’évolution rapide du jazz vous mènera insensiblement de la musique la plus fraîche et la plus naturelle des parades et des orchestres de marches aux recherches les plus raffinées des arrangeurs actuels ; et le monde de la mélodie, de l’harmonie et du rythme vous sera définitivement ouvert.

Boris Vian in Derrière La Zizique. U.G.E. 10/18, Paris, 1976

♬ ♬ ♬

Ce jeune pianiste indonésien, Joey Alexander, est-il le messie que le Jazz attendait ? Il a aujourd’hui 15 ans et les plus grands « jazzmen » actuels se réjouissent et s’enorgueillissent de jouer avec lui. Un commentateur a dit de lui, fort pertinemment, qu’il avait en vérité 115 ans, l’âge du Jazz qu’il incarne si profondément et si naturellement.
Il avait 10 ans en 2013 lorsqu’il a enregistré dans un des studios du mythique Lincoln Center de New York cette pièce de sa composition :

Le voici à 13 ans, avec Ulysses Owens Jr. à la batterie (nouvelle référence des batteurs de jazz) et l’excellent Dan Chmielinski à la basse, interprétant « City lights » :

Le jazz est un style, non une composition. N’importe quelle musique peut être interprétée en jazz, du moment qu’on sait s’y prendre. Ce n’est pas ce que vous jouez qui compte mais la façon dont vous le jouez.

Jelly Roll Morton

Qui pourrait encore dire, devant un tel génie, doté d’une aussi précoce maturité et d’une aussi joyeuse liberté de jouer et d’inventer cette musique sur les traces des plus éminents musiciens de son histoire, que le jazz est mort ?

De gauche à droite :
1/ M. Petrucciani – B. Evans – J.R. Morton – M. Solal
2/ E.Garner – D. Ellington – O. Peterson – T. Monk

À l’évidence, hélas, après cent ans d’existence le jazz a émis bien plus d’avis de décès qu’il n’a reçu de faire-part de naissance. À ne considérer son histoire qu’au travers du prisme réducteur du piano, peut-on affirmer pour autant qu’il s’est définitivement évaporé dans les fumées lumineuses des dernières inventions sonores du grand Bill Evans ?
Ce serait faire fi de ses successeurs, les Chick Coréa, Keith Jarrett, Brad Mehldau, Hiromi Uehara ou Jacky Terrasson, pour ne citer qu’eux.

Question bien délicate en vérité que la mort d’un art ! Et forte est la tentation intellectuelle d’aller chercher des éléments de réponse dans les théories sur l’esthétique développées par Hegel, Nietzsche ou Heidegger — qui s’opposent et s’entrechoquent souvent — et ainsi finir par se perdre dans un sempiternel retour au cœur des méandres alambiqués d’une réflexion qu’alimentent, préludes obligés, les toujours vives interrogations : « Qu’est-ce que l’Art ? », « Qu’est-ce que le Jazz ? »

J’avoue me satisfaire, pour l’immédiat, de cette remarque de bon sens que publiait Michel Yves-Bonnet, en octobre 2014, répliquée dans une tribune récente de Citizenjazz.com :

Le jazz est-il mort ? Nouvelle question ? Certes non ! Trouble chez certains amateurs et professionnels, assurément oui ! Mais pourquoi se poser cette question ? Pourquoi ne pas simplement se laisser aller au jeu et à l’écoute ? Parce que cette musique est un Art majeur et qu’il nous interpelle.

Il faut simplement se placer devant cette alternative : ou bien le jazz est une Grande Musique, ou bien il n’a été qu’un moment musical, cadré, daté, répertorié, modélisé, pour employer un langage scientifique. Si tu choisis la première prémisse, alors le jazz est un art de création, de recherche et d’avenir. Musique éternelle, comme les autres arts de création. Dès son origine, le jazz est une musique métisse, ce qui lui donne toute sa beauté et son originalité. Il n’y a dès lors aucune raison – sauf à l’enfermer, crime hors de raison – qu’elle ne poursuive pas ses alliances et ses mariages. Certes, tu dois rester vestale de cet Art, en veillant à ce que l’improvisation soit toujours ontologiquement à l’œuvre.

Le risque mortifère tient dans la deuxième proposition : Si le jazz devient « définitivement » une musique de répertoire, alors il te suffira de relever tous les chorus des glorieux Anciens et de les répéter inlassablement.

Voilà, semble-t-il, posées avec simplicité, les conditions pour que le Jazz se survive à lui-même : demeurer une musique ouverte, métisse, arlequinée des cultures et des influences les plus diverses, conserver une fidélité sans faille à sa caractéristique fondamentale, l’improvisation, et, corollaire des propositions précédentes, continuer de s’ancrer à sa racine la plus profonde, tout à la fois la plus valorisante et la plus créative : la liberté.

Alléluia ! Ce XXIème siècle semble avoir entendu ce discours. Il a envoyé aux amateurs de jazz un nouveau messager porteur d’une espérance que certains n’attendaient peut-être plus, Joey Alexander.

Quelque chose me dit que les étagères « Jazz » de nos discothèques n’ont pas fini de s’allonger…

Le jazz est mon aventure. Je traque les nouveaux accords, les possibilités de syncope, les nouvelles figures, les nouvelles suites. Comment utiliser les notes différemment. Oui, c’est ça ! Juste une utilisation différente des notes.

Thelonious Monk

♬ ♬ ♬

Allez, pour remplacer les 6 ou 7 vidéos que je viens de désélectionner de ce billet, – parce que trop c’est trop et que les amateurs les retrouveront sans peine – juste un petit bis depuis le fond de la salle du « Jazz Standard » à New York, il y a trois ans.

Le petit bonhomme au cheveux longs, à gauche, assis devant le piano n’a que 12 ans, c’est Joey Alexander… qui conduit les musiciens de son Trio.

– Monsieur Armstrong, qu’est-ce que le swing ?
– Madame, si vous avez à le demander, vous ne le saurez jamais!

Publié par

Lelius

La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !

7 réflexions au sujet de “Joey le messie…”

  1. Quand on aime on ne compte pas, et je comprends que cela soit difficile de faire des choix dans les pièces musicales à nous faire écouter! Oui le jazz c’est cette liberté, ce métissage, ces ressources inépuisables souples, créatives qui font toute son alchimie, ouvert aussi, si ouvert qu’il s’unit avec bonheur à divers autres styles musicaux, les enrichit sans se dénaturer, sans les dénaturer. Mais qui a dit que le jazz était mort? Ce petit génie n’est-il pas là pour nous démontrer avec passion en notes, en rythme et en rimes fantaisistes succulentes et sans cesse renouvelées que le jazz l’habite dans ses moindres fibres, se déverse en magnifiques flots dans ses veines dès lors qu’il effleure un piano? Très belle immersion dans l’univers du jazz dont j’ai savouré chaque instant, et je n’ai pu encore écouter le dernier morceau que je ferai dès que je peux. Merci Lelius pour ce billet si vivant de son enthousiasme, de son dynamisme, de son amour, de sa passion. Je suis sûre qu’il fera beaucoup de bien à votre ami dans sa convalescence.

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    1. Merci pour ce bel enthousiasme !
      Joey est la démonstration vivante que le jazz n’est pas mort. Certains l’ont surnommé le « Mozart du jazz », voilà qui laisse augurer de bien belles compositions et improvisations à venir…

      Je profite de cet espace pour vous dire toute l’émotion qui est la mienne à la lecture de vos billets et à la découverte des artistes que vous y présentez. Pour cela un grand Merci !

      Aimé par 1 personne

  2. Excellent ! Moi qui, depuis deux ou trois ans, me suis convertie au jazz et n’écoute pratiquement plus que cela, je suis heureuse que votre billet me fasse découvrir ce jeune prodige ! Je le trouve extraordinaire ! Si j’admire les musiciens classiques (comment ne pas les admirer ?) je suis encore plus bluffée par les musiciens de jazz, qui se renouvellent à chaque nouvelle improvisation !

    Aimé par 1 personne

    1. Ce jeune Joey, en effet, est époustouflant.
      Comme vous je suis bluffé par la capacité d’invention et de renouvellement des musiciens de jazz. Ils créent leur musique à chaque interprétation, même si, nous le savons, ils s’appuient dans leurs improvisations sur quelques habitudes et quelques schémas préparés. C’est sans doute cette liberté d’expression, dont ils sont porteurs et qui caractérise leur art, qui nous émeut particulièrement.
      Merci d’avoir aimé !

      Aimé par 2 personnes

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