Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Plus qu’une citation, c’est le titre d’une publication en deux volumes d’un recueil de lettres-poèmes écrites/écrits, depuis son jardin normand, par cette poétesse qui a choisi de partager son art de dire l’amour et le bonheur de vivre entre blog et livre.
Qui dira si elle écrit pour respirer ou si elle respire pour écrire ?
Son souffle, en tout cas, pousse nos vents vers d’heureux horizons.
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Quatre-vingt douzième lettre pour toi
encore endormie dans son gris l’aube ne m’a pas prise par la main ce matin
dans l’intervalle entre deux pluies où les oiseaux tendent leurs grands becs circonstanciés
je t’écris
le jardin n’avait pas encore eu le temps de faire son miel que le soleil déjà refermait ses mâchoires solennelles sur des averses de colères inexplicables
et me voici dans mon palais au-dessus des eaux
un grand viager dans les yeux
grattant l’idée d’un monde plus confortable et moins superficiel
tu te doutes que la solitude d’un jour de congé m’est bonne à écrire
dans mon élément entre l’idée du temps et le temps qu’il fait mon esprit est à une langue formidablement nue
j’aimerais être de ces élus à qui la parole des eaux vives s’adresse comme une voix première et perdue
il est vrai qu’après des décennies à la maltraiter il ne nous reste pour dire la nature qu’un ersatz de glossaire
un reliquat desséché de mots dont Colette s’effraierait
mes élèves qui sont pourtant de petits ruraux n’ont plus à leur actif qu’un nom d’arbre
deux noms de fleurs et celui de quelques fruits
je ne te parle même pas des oiseaux
sans doute faut-il mériter tout ce beau à nos pieds et tout ce qui exige ici-bas un concours d’harmonie
abaisser notre prétention à dominer la nature et élever notre désir d’en faire physiquement partie pour que la réconciliation ait lieu
en attendant je te garde au chaud de mes jardins de proximité et d’infini
et au creux de mes bras
on attendra le temps qu’il faut mon âme pour que l’insurrection champêtre du bleu vienne nous reprendre au creux des reins
Le 2 mars 1939, Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz s’effondrait mortellement, après s’être fâché contre son canari, qui ne voulait pas rentrer dans sa cage. Le médecin conclura à une embolie. Sur sa tombe, au cimetière de Fontainebleau, ses amis feront graver ces mots : «Poète et métaphysicien». Pour un petit cercle de lettrés, un grand écrivain disparaissait, sans avoir été reconnu comme il l’aurait dû, et qui aura souffert toute sa vie d’une «excommunication» décrétée par l’influent André Gide.
Je suis un grand jardin de novembre, un jardin éploré Où grelottent les abandonnés du vieux faubourg ; Où la couleur misérable des brumes dit : Toujours ! Où le battement des fontaines est le mot : Jamais… — Autour d’un buste ridicule qui médite, (Marie, tu dors, ton moulin va trop vite), Tourne la ronde des désespoirs du vieux faubourg.
Entendez-vous la ronde qui pleure, dans le jardin noyé De brume aveugle, au fond du vieux faubourg ? Pauvres amitiés mortes, burlesques amours oubliées, O vous les mensonges d’un soir, ô vous les illusions d’un jour, Autour du buste ridicule qui médite, (Marie, tu dors, ton moulin va trop vite), Venez danser la ronde noire du vieux faubourg.
La brume a tout mangé, rien n’est gai, rien n’irrite, Le rêve est aussi creux que la réalité. Mais dans le parc où vous avez connu l’été La ronde, la ronde immense tourne, tourne toujours, Amis que l’on remplace, amantes que l’on quitte… (Marie, tu dors, ton moulin va trop vite…) Je suis un grand jardin de novembre, au fond d’un vieux faubourg.