Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Auteur : Lelius
La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !
Personne n’est jeune après quarante ans mais on peut être irrésistible à tout âge.
Coco Chanel
Deux gardénias suffiront à en faire l’heureuse démonstration. Pas « les galants gardénias dans leurs suaves pourpoints », de Raymond Queneau, exposés ici dans leur candeur virginale, mais les « Dos gardenias » de la chanson composée en 1945 par la pianiste cubaine Isolina Carrillo.
« Dos gardenias », incontournable standard de la musique latine, aura attendu le milieu des années 1990 et les tournées mondiales du Buena Vista Social Club Orquesta associé au chanteur Ibrahim Ferrer pour devenir un « tube » international. La chanteuse Omara Portuondo, seule femme à rejoindre le groupe, en fera pour toujours une perle de son répertoire.
C’est un boléro, une chanson d’amour comme tant d’autres, dans laquelle une jeune femme amoureuse exprime sa crainte de voir son bienaimé s’éprendre d’une autre… Deux gardénias, image de pureté et de sincérité, qu’elle offre, symbole de deux baisers échangés, à son amoureux. Deux fleurs qui mourront assurément si elles devinaient que cet amour a été trahi.
Quelqu’un a dit un jour que la vieillesse ne commence que lorsque les regrets prennent la place des rêves. Que dire de cette jeune femme, filmée ici à l’occasion de ses 90 ans, installée dans le désormais légendaire fauteuil d’une certaine « Emmanuelle », les yeux gorgés de cette fraîcheur de la jeunesse et la voix porteuse de ses folles espérances, qui chante « Dos gardenias » ?
Irrésistible Omara !
Dos gardenias para ti Con ellas quiero decir Te quiero, te adoro, mi vida Ponles toda tu atención Que serán tu corazón y el mío
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Dos gardenias para ti Que tendrán todo el calor de un beso De esos besos que te di Y que jamás te encontrarán En el calor de otro querer
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A tu lado vivirán y se hablarán Como cuando estás conmigo Y hasta creerán que te dirán Te quiero
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Pero si un atardecer Las gardenias de mi amor se mueren Es porque han adivinado Que tu amor me ha traicionado Porque existe otro querer
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A tu lado vivirán y se hablarán Como cuando estás conmigo Y hasta creerán que te dirán Te quiero
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Pero si un atardecer Las gardenias de mi amor se mueren Es porque han adivinado Que tu amor me ha traicionado Porque existe otro querer
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Es porque han adivinado Que tu amor me ha traicionado Porque existe otro querer
J’ai quitté une terre qui n’était pas la mienne, pour une autre, qui non plus, ne l’est pas. Je me suis réfugié dans un vocable d’encre, ayant le livre pour espace, parole de nulle part, étant celle obscure du désert. Je ne me suis pas couvert la nuit. Je ne me suis point protégé du soleil. J’ai marché nu. D’où je venais n’avait plus de sens. Où j’allais n’inquiétait personne. Du vent, vous dis-je, du vent. Et un peu de sable dans le vent.
in Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format Gallimard, 1989
∞
Chanson de l’étranger
Je suis à la recherche d’un homme que je ne connais pas, qui jamais ne fut tant moi-même que depuis que je le cherche. A-t-il mes yeux, mes mains et toutes ces pensées pareilles aux épaves de ce temps ? Saison des mille naufrages, la mer cesse d’être la mer devenue l’eau glacée des tombes. Mais, plus loin, qui sait plus loin ? Une fillette chante à reculons et règne la nuit sur les arbres, bergère au milieu des moutons. Arrachez la soif au grain de sel qu’aucune boisson ne désaltère. Avec les pierres, un monde se ronge d’être, comme moi, de nulle part.
Don Pasquale (opéra bouffe – 1843) – Gaetano Donizetti (1797-1848)
L’affaire n’est vraiment pas simple… Mais le serait-elle que la comédie perdrait autant en amusants rebondissements et mariages truqués qu’en saveur et en dérision, ce que n’auraient voulu à aucun prix Gaetano Donizetti et son librettiste Giovanni Ruffini en écrivant, dans le pur esprit de la « commedia dell’arte », Don Pasquale, leur opéra bouffe,en 1843.
Un vieux barbon riche et célibataire, Don Pasquale, décide de déshériter son neveu Ernesto au prétexte qu’il veut épouser une jeune femme sans le sou, Norina. Il choisit donc de prendre épouse lui-même, à qui reviendra sa fortune. Il confie son projet au docteur Malatesta qui, rusé et sans scrupule, mais tout disposé à servir la cause des jeunes amants, lui propose d’épouser sa charmante « soeur ». En vérité, Norina elle-même… Le piège est posé. Après mille déboires, prétextes à autant de scènes vaudevillesques, Don Pasquale finira par regretter son mariage et accueillera la vérité avec soulagement, au grand bénéfice du jeune couple.
Acte III – Scène 5
Scène du jardin
Pour l’heure, le plan de Malatesta a parfaitement fonctionné : Norina, alias « la charmante soeur » a épousé Don Pasquale. Elle adopte maintenant un comportement des plus tyranniques, infligeant même un soufflet au vieil homme qui se révèle ainsi prêt à une séparation sans tarder. Malatesta doit désormais organiser la rupture : il invite Norina à se rendre au jardin pour un fictif rendez-vous galant afin que Don Pasquale la surprenne en flagrant délit d’infidélité. Les deux hommes, manipulateur et manipulé, mettent au point leur stratagème…
Voilà l’occasion d’un magnifique duo de barytons aussi sympathiques que virtuoses : Thomas Hampson (Docteur Malatesta) et Luca Pisaroni (Don Pasquale) rivalisent en performances articulatoires dans l’interprétation de « Cheti Cheti », lors du Red Ribbon Concert 2014, à Vienne.
Réjouissant !
DON PASQUALE Tout doucement descendons tout de suite dans le jardin ; je prends avec moi mes gens, et nous cernons le bosquet ; ce misérable couple, pris à mon signal, nous le conduisons sans perdre un instant chez le podestat.
MALATESTA Je vais vous dire… écoutez un peu, nous allons seuls tous les deux sur les lieux ; nous nous postons dans le bosquet, et au moment voulu nous nous montrons ; et entre les prières et les menaces d’avertir les autorités, nous faisons promettre aux deux que les choses en resteront là.
DON PASQUALE (se levant) C’est régler cette affaire par une peine bien légère pour la trahison.
MALATESTA Réfléchissez, c’est ma sœur.
DON PASQUALE Qu’elle s’en aille de ma maison. Je ne transigerai pas.
MALATESTA C’est une affaire délicate, il faut de la pondération.
DON PASQUALE Pondérez, examinez, mais je ne veux plus la voir à la maison.
MALATESTA Vous allez faire un scandale, et la honte retombera sur vous.
DON PASQUALE Aucune importance… aucune importance.
MALATESTA Ce n’est pas possible, ce n’est pas bien : je vais chercher un autre moyen.
Il réfléchit un instant.
DON PASQUALE (l’imitant) Ce n’est pas possible, ce n’est pas bien… Mais le soufflet m’est resté là.
Ils réfléchissent tous deux. Je dirai…
MALATESTA (brusquement) J’ai trouvé́ !
DON PASQUALE Oh ! Soyez béni ! Dites vite.
MALATESTA Dans le bosquet nous nous cacherons bien doucement. Nous pourrons tout entendre. Si la trahison est avérée, vous la chassez sur le champ.
DON PASQUALE Bravo ! Bravo, c’est excellent ! Je suis satisfait, bravo, bravo ! En aparté : (Attends un peu, attends un peu, chère épouse, ma vengeance approche déjà̀ ; oui, elle te presse, elle t’a déjà rejoint, il te faudra tout payer d’un seul coup. Tu verras si les soupirs et les larmes, les manœuvres et les intrigues, les tendres sourires, te serviront ! Je veux prendre ma revanche maintenant. Tu es dans la nasse et tu vas y rester.)
MALATESTA En aparté : (Le pauvre il songe à la vengeance. Mais le malheureux ne sait pas ce qui l’attend ; il frémit pour rien, il enrage pour rien, il est enfermé dans la cage, il ne peut s’échapper. Il accumule en vain projets et calculs ; mais il ne sait que construire des châteaux de cartes ; il ne voit pas, le simple fait qu’il va se jeter lui-même dans le piège.)
Havia a urn canto da sala um album de fotografias intolerâveis, alto de muitos métros e velho de infinitos minutos, em que todos se debruçavam na alegria de zombar dos mortos de sobrecasaca.
Um verme principiou a roer as sobrecasacas indiferentes e roeu as paginas, as dedicatôrias e mesmo a poeira dos retratos. Sô näo roeu o imortal soluço de vida que rebentava que rebentava daquelas paginas.
Poème extrait de Sentiment du monde (Sentimento do mundo) – 1940
Carlos-Drummond de Andrade (Brésil 1902-1987)
Source : Contre-jour – Cahiers littéraires – Neuf poèmes inédits en français – Traduits du portugais par Maria doCarmo Campos et Michel Peterson
Les morts en redingote
Il y avait dans un coin de la pièce un album de photographies intolérables, haut de plusieurs mètres et vieux de minutes infinies, où tous se penchaient dans la joie de se moquer des morts en redingote.
Un ver a commencé à ronger les redingotes indifférentes et à ronger les pages, les dédicaces et même la poussière des portraits. La seule chose qu’il n’a pas rongée c’est l’immortel sanglot de vie qui sourdait qui sourdait de ces pages-là.
Partiellement publié sur ‘Perles d’Orphée’ le 2/04/2015 sous le titre : « Prémonitions de l’aube »
Une étrange rougeur s’élève dans le ciel. Je ne sais si c’est l’aube ou le couchant. Créez pour la lumière.
Robert Schumann – cité par Michel Schneider in « La tombée du jour – Schumann » – Seuil – La librairie du XXème siècle
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Robert Schumann 1810-1856
Qui ne s’est jamais laissé emporter vers les clartés volatiles et mystérieuses des « Chants de l’aube » (« Gesänge der Frühe ») ne peut prétendre avoir aperçu un bout de l’âme de Robert Schumann tant elle est tout entière rassemblée dans les harmonies et les silences de ces cinq pièces pour piano, opus 133.
Dernier rassemblement pour un prochain et ultime voyage, on le sait aujourd’hui ; départ définitif, de la raison d’abord, vers les rivages étrangers de l’étrange, séparation sans retour, ensuite, d’avec les êtres aimés tenus désormais éloignés des enceintes de la folie.
Car cette aube naissante, apparemment apaisée, – étonnamment apaisée, quand on sait l’intensité des dépressions-hallucinations qui harcèlent le compositeur en cet automne 1853 et que l’alcool ne parvient plus à endiguer – porte déjà en elle la lumière crépusculaire de la tombée du jour.
Tombée de la nuit. Il n’est plus très loin ce sinistre soir de Carnaval, à Düsseldorf, le 27 février 1854, où des mariniers hisseront difficilement hors des eaux glacées du Rhin un homme en robe de chambre qui leur résistera énergiquement pour ne pas échapper au courant : le compositeur Schumann.
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Sans doute est-ce la dernière fois, en octobre 1853, quand Schumann écrit les « Gesänge der Frühe », que le musicien, le poète et l’homme en lui parviennent encore à raisonnablement se réunir autour du piano pour partager quelques instants de composition. Ces chants seront donc son œuvre ultime pour ce cher instrument, même si chronologiquement il conviendrait de prendre en compte les justement nommées « Variations des esprits » (« Geisterthema ») qu’il travaille encore en février 1854, et qu’il ne pourra terminer avant son internement à l’asile d’Endenich quelques semaines plus tard.
Carl Gustav Carus – 1822
Schumann, à cette époque, ne s’appartient déjà plus, définitivement happé par les monstres de ses univers hallucinatoires désormais fermés au génie de sa création. « Les chants de l’aube » ou l‘ultime confidence pianistique de Robert Schumann… Sans doute à son épouse Clara, son éternel amour. Car, même si au final l’œuvre est dédiée à l’amie de Goethe, la poétesse Bettina Brentano, la dédicace initiale de ces pièces à Diotima, l’idéale muse de cet autre « schizophrène » de génie, le poète Hölderlin à qui Schumann adressait ainsi un salut complice, signe la pudique intention du compositeur.
Superbe fragilité du chant. Un bien émouvant adieu. Déchirant !
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Madame Mitsuko Uchida (piano)
« Gesänge der Frühe »
1/ Im ruhigen Tempo (dans un tempo tranquille) – Ré majeur
Après le thème décharné de l’introduction, les dissonances du premier choral invitent délicatement au mystère ; à voix basse ; voix perdue aussitôt pris chacun de ses essors vers le thème initial. Aube lente, encore aux prises avec les incertitudes de la nuit. Glas lointain aux échos presque religieux.
2/ Belebt, nicht zu rasch (animé, pas trop rapide) – Ré majeur
La deuxième pièce, contrapuntique, change sans cesse d’humeur. Qui peut dire où veut nous conduire son pas animé ?
3/ Lebhaft (vif) – La majeur
Le troisième « stück », plus vivant, presque virtuose, conserve un rythme soutenu d’un bout à l’autre ; un galop sans doute, au but incertain et en équilibre au bord de gouffres inconnus.
4/ Bewegt (agité) – Fa dièse mineur
Lyrique, la quatrième pièce expose sa mélodie à une pleine lumière qui rend certes plus intelligible la musique, mais l’illusion ne dure car déjà, dans un dernier murmure plusieurs fois annoncé, la boucle du temps semble se refermer.
5/ Im Anfange ruhiges, im Verlauf bewegtes Tempo(d’abord tranquille, puis tempo agité) – Ré majeur
Le choral final reprend, en écho au premier mouvement, les sonorités mystérieuses de la voix confidente. Les lueurs arpégées qui traversent sa fragile texture paraissent plus brillantes, la clarté semble progresser, mais elle est toute tournée vers un indéfinissable ailleurs. La voix s’affirme à peine, pour un peu mieux faire entendre les nostalgies de sa tonalité, avant de se résorber dans l’inéluctable nuit qui guette. Le présent s’enfuit dans la lumière. L’avenir n’échappera pas à sa prison obscure.
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La musique, toute la musique, n’est-elle pas poursuite, au-dedans de soi, de la voix perdue ? Michel Schneider
Préexistante à la pensée et à l’acte, la poésie est un état, une source illimitée dans laquelle chacun peut puiser. – Ile Eniger
Poème extrait du recueil d’Ile Eniger : ‘Les pluriels du silence’
(Editions Chemins de plume – 2023)
Une sève
Je ne parle plus qu’avec le vent, le rinçage des pluies, la confiance des bêtes, la splendeur des étoiles, et cette terre-mère qui continue à porter, nourrir, aimer, malgré la bêtise-laideur-méchanceté de la grossière humanité. Les mots eux-mêmes sont ridicules, malingres, rabougris, inaboutis pour parler de cette bonté première qui, malgré nos errances, nos balbutiements, nos simagrées, toujours nous borde, nous accompagne. Une sève pourpre alimente l’arbre du vivre. Qu’importe la maigreur des jours, ses broussailles échevelées. Qu’importe les hordes, les hardes. La parole sauvage revendique sa place, sa voix. La résistance d’être. L’unique.
L’amour
Entre dedans douillet et dehors pluvieux
Entre instant de plaisir et tristesse annoncée
Entre les gouttes entre les larmes
Entre l’ivoire mélancolique d’un piano mouillé
Et l’encre nostalgique des mots blessés.
Le « blues »
Entre les vers de Francis Carco
Et les arpèges de Bill Evans.
La pluie… ?
Oui ! Je m’en souviens !
Andrei Krioutchenko (peintre de Paris)
Il pleut
À Éliane
Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime. Nous resterons à la maison : Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes Par ce temps d’arrière-saison.
Il pleut. Les taxis vont et viennent. On voit rouler les autobus Et les remorqueurs sur la Seine Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !
C’est merveilleux : il pleut. J’écoute La pluie dont le crépitement Heurte la vitre goutte à goutte… Et tu me souris tendrement.
Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure, Qui sanglote comme un adieu. Tu vas me quitter tout à l’heure : On dirait qu’il pleut dans tes yeux.
Beethoven a vicié la musique : il y a introduit les sautes d’humeur, il y a laissé entrer la colère.
Emile Cioran – Sur la musique
Ludwig van Beethoven 1770-1827
Conseil capital pour tout être humain qui, pour une raison quelconque, se trouverait emporté par un accès de colère aussi soudain qu’irrépressible.
La procédure, pour être efficace, doit être suivie à la lettre.
Mettre sa plus belle robe ou son plus élégant costume
S’assoir devant un piano, à queue de préférence… et accordé, si possible
Prendre une profonde respiration, pas trop longue pour ne pas perdre l’énergie
Enfin, sans partition, jouer, sur un tempo all’ungharese (à la hongroise pour les français), et sans aucune fausse note – le détail est important – le Leichte Kaprize (léger caprice pour les français également) ou « Rondo a capriccio » en sol majeur, que Beethoven a composé en 1795
Pour la petite histoire, cette pièce fut nommée par Schindler (non, pas celui de la « Liste », mais Anton Félix, le premier biographe de Beethoven) Wuth über den verlornen Groschen ausgetobt in einer Kaprize
(Colère à cause du sou perdu déchargée dans un Caprice, pour les français…).
On aimera peut-être, avant d’appliquer le remède, se souvenir de ce propos d’un musicologue français :
Cette pièce très singulière, pleine de force, de violence virile, peut être considérée comme l’exemple d’un certain humour beethovénien…
😊 🤗 🤓
Il n’est pas interdit de s’inspirer de ce ‘tuto’ qu’a enregistré Olga Scheps
Nota Bene Si l’un d’entre nous a trouvé ce conseil utile et surtout, s’il a pu en vérifier l’efficacité par lui-même, qu’il s’inscrive rapidement au prestigieux Concours international de piano Chopin à Varsovie !
Les historiettes de comptoir qui n’ont généralement pas d’autre prétention que de faire rire ou sourire, portent en elles parfois toutes les composantes d’un conte philosophique. C’est sans doute pour cela qu’elles ne s’échappent pas facilement de notre mémoire.
Celle-ci trouve son origine à une époque où – progrès oblige – les toilettes des cafés parisiens troquaient leurs « dames pipi » contre des serrures à monnayeur. La voici :
Un homme d’âge mûr qui avait particulièrement bien réussi dans la vie avait coutume de se produire régulièrement dans des conférences publiques ou des émissions de télévision pour raconter l’histoire de ses succès ou, autrement dit, comment il avait acquis une aussi grande fortune partant de rien.
Glorieuse vespasienne de Paris
Il raconte, à ces occasions, que le jeune homme bien peu argenté qu’il était jadis se trouva un jour – affaire banale au demeurant – pris, au beau milieu d’une avenue parisienne, d’une envie pressante de soulager sa vessie. Mais, sans vespasienne aux alentours comment répondre à l’urgence ? Il trouverait bien, pensa-t-il, le moyen de s’arranger avec la « dame pipi » de la brasserie d’en face. Il entra donc dans ce célèbre café parisien et d’un bond se retrouva au sous-sol de l’établissement. Là, il découvrit avec surprise une petite salle à demi éclairée, dont les murs étaient tapissés d’une série de portes sombres qui toutes exigeaient pour s’ouvrir qu’on introduisît dans leurs serrures aménagées à cet effet une pièce de 10 centimes (de Franc). Il ne possédait évidemment pas le moindre sou.
Un aimable client, sur le point de quitter les lieux, le dépanna d’une aussi modeste pièce, sans mesurer l’importance que pouvait revêtir pareil don en pareil instant.
Alors que notre jeune homme s’apprêtait à l’insérer dans la serrure de la porte qu’il avait choisie, celle-ci s’ouvrit pour laisser sortir son prédécesseur qui poliment la lui tint ouverte. Il mit donc la pièce dans sa poche avant de savourer, ô miracle, l’instant ultime de sa libération.
Au pied de l’escalier qui devait le ramener à la surface, un bandit manchot qu’il n’avait pas remarqué en arrivant – et pour cause – lui tendait, si l’on peut dire, les bras. Il décida de tenter sa chance. Et c’est dans la fente de la machine à sous qu’il glissa la pièce de 10 centimes, toute sa fortune du moment.
Tentative heureuse : le Jackpot.
Cette somme rondelette lui permit de prétendre à un prêt pour acheter un petit commerce qui très vite devint prospère, qu’il développa au cours des années jusqu’à en faire une entreprise de premier plan, nationale puis internationale. Fortune, hautes responsabilités, médiatisation… etc… etc…
Chacune de ses interventions sur les plateaux de télévision ou en face du public se terminait systématiquement par l’expression de son vœu – sincère, n’en doutons pas – de pouvoir retrouver « ce type à qui je dois d’être devenu ce que je suis, et que je voudrais bien pouvoir récompenser ».
Un jour – de très nombreuses années s’étaient écoulées depuis l’épisode de la pièce de 10 centimes –, alors qu’il concluait comme toujours son intervention par sa phrase finale habituelle, un homme d’un âge certain se leva au milieu de l’assistance et dans un large sourire lui dit :
– Je m’en souviens parfaitement, Monsieur, c’est moi qui vous ai donné la pièce de 10 centimes pour les toilettes ce jour-là !
Ce à quoi notre conférencier répondit du haut de la scène où il était perché :
– Merci Monsieur, merci, mais, en vérité, celui que je cherche, c’est l’homme qui ce jour-là m’a tenu la porte ouverte !
Léon-Paul Fargue est fait pour traverser ingénument, protégé par son rêve mélancolique, les plus tumultueux événements. (Jean Zay)
‘Nocturne’
Un long bras timbré d’or glisse du haut des arbres Et commence à descendre et tinte dans les branches. Les fleurs et les feuilles se pressent et s’entendent. J’ai vu l’orvet glisser dans la douceur du soir. Diane sur l’étang se penche et met son masque. Un soulier de satin court dans la clairière Comme un rappel du ciel qui réjouit l’horizon. Les barques de la nuit sont prêtes à partir. D’autres viendront s’asseoir sur la chaise de fer. D’autres verront cela quand je ne serai plus. La lumière oubliera ceux qui l’ont tant aimée.
Nul appel ne viendra rallumer nos visages. Nul sanglot ne fera retentir notre amour. Nos fenêtres seront éteintes. Un couple d’étrangers longera la rue grise. Les voix D’autres voix chanteront, d’autres yeux pleureront Dans une maison neuve. Tout sera consommé, tout sera pardonné, La peine sera fraîche et la forêt nouvelle, Et peut-être qu’un jour, pour de nouveaux amis, Dieu tiendra ce bonheur qu’il nous avait promis.
Celui qui entre par hasard dans la demeure d’un poète Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui Que chaque nœud du bois renferme davantage De cris d’oiseaux que tout le cœur de la forêt Il suffit qu’une lampe pose son cou de femme À la tombée du soir contre un angle verni Pour délivrer soudain mille peuples d’abeilles Et l’odeur de pain frais des cerisiers fleuris Car tel est le bonheur de cette solitude Qu’une caresse toute plate de la main Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes La légèreté d’un arbre dans le matin.
Tout droit sortie d’une cantate de Jean-Sébastien Bach, on s’attendrait à ce que pareille injonction soit chantée par la voix unifiée et profonde d’un choeur nombreux et enthousiaste, et pourtant… C’est à une seule voix de soprano, juvénile et fraîche, que le Cantor a confié cet appel déterminé au bonheur.
Ni sa modestie, ni son inspiration profane, n’entament la beauté de cette cantate BWV 202, l’une des plus populaires du Maître, écrite pour soprano soliste avec hautbois, cordes et continuo.
Comme le texte l’indique, elle a été écrite pour la célébration d’un mariage. Et si son style a laissé penser aux historiens qu’elle fut composée dans les années 1717-1723, lorsque Bach était à Cöthen, les recherches récentes la situeraient plutôt à une période plus ancienne, quand notre jeune compositeur était employé comme organiste à Weimar.
Le chef d’orchestre américain, directeur musical du Boston Baroque, Martin Pearlman, résume si justement l’atmosphère heureuse de cette cantate qu’il serait dommage, avant de se laisser aller au plaisir de la musique, de ne pas lui donner un instant la parole :
La cantate s’ouvre au milieu d’« ombres sombres, de givre et de vents », tandis que des arpèges ascendants des cordes créent une atmosphère brumeuse et que le hautbois et la soprano solos tissent un contrepoint tortueux et harmoniquement changeant. Alors que l’atmosphère s’éclaircit et que le monde renaît, la cantate se tourne vers des pensées de printemps et d’amour, et la musique devient plus simple et plus dansante. L’œuvre se termine par une véritable danse, une joyeuse gavotte, dans laquelle la soprano ne chante que dans la section médiane, où elle orne l’air de la danse : « Dans le contentement, puissiez-vous voir mille jours lumineux de bonheur. »
Cantate BWV 202 Weichet nur, betrübte Schatten Dissipez-vous, ombres lugubres
Netherlands Bach Society Sayuri Yamagata, violon & direction Julia Doyle, soprano
1. Aria
Weichet nur, betrübte Schatten, Dissipez-vous, ombres lugubres, Frost und Winde, geht zur Ruh! Gel et vent, reposez-vous ! Florens Lust Le plaisir de Flora Will der Brust Accordera à nos cœurs Nichts als frohes Glück verstatten, Rien d’autre qu’un joyeux bonheur, Denn sie träget Blumen zu. Car elle arrive en portant des fleurs.
2. Récitatif
Die Welt wird wieder neu, Le monde redevient nouveau encore, Auf Bergen und in Gründen Sur les collines et dans les vallées Will sich die Anmut doppelt schön verbinden, Le charme se joindra avec une beauté double, Der Tag ist von der Kälte frei. Le jour est libéré de toute fraîcheur.
3. Aria
Phoebus eilt mit schnellen Pferden Phébus se hâte avec ses chevaux rapides Durch die neugeborne Welt. À travers le monde nouveau-né. Ja, weil sie ihm wohlgefällt, Oui, puisque ceci le charme tant, Will er selbst ein Buhler werden. Il veut lui-même devenir un amant.
4. Récitatif
Drum sucht auch Amor sein Vergnügen, Donc Amour cherche aussi son plaisir, Wenn Purpur in den Wiesen lacht, Quand la pourpre rit dans les prairies, Wenn Florens Pracht sich herrlich macht, Quand la splendeur de Flora devient glorieuse, Und wenn in seinem Reich, Et quand dans son royaume Den schönen Blumen gleich, Comme les fleurs magnifiques Auch Herzen feurig siegen. Les cœurs sont aussi victorieux dans leur ardeur.
5. Aria
Wenn die Frühlingslüfte streichen Quand la brise du printemps passe Und durch bunte Felder wehn, Et souffle à travers les prairies colorées, Pflegt auch Amor auszuschleichen, Amour souvent a aussi l’habitude de s’esquiver, Um nach seinem Schmuck zu sehn, Pour voir ce qui est sa gloire Welcher, glaubt man, dieser ist, Et cela, on le sait, c’est Dass ein Herz das andre küsst. Qu’un cœur en embrasse un autre.
6. Récitatif
Und dieses ist das Glücke, Et c’est le bonheur, Dass durch ein hohes Gunstgeschicke Quand grâce à un sort très favorable Zwei Seelen einen Schmuck erlanget, Deux âmes obtiennent un tel trésor, An dem viel Heil und Segen pranget. Qui resplendit de prospérité et de bénédiction.
7. Aria
Sich üben im Lieben,
S’exercer à l’amour, In Scherzen sich herzen
Plaisanter tendrement, Ist besser als Florens vergängliche Lust.
Est meilleur que les plaisirs qui se fanent de Flora. Hier quellen die Wellen,
Ici les vagues coulent, Hier lachen und wachen
Ici rient et veillent Die siegenden Palmen auf Lippen und Brust.
Les palmes de la victoire sur les lèvres et les seins
8. Récitatif
So sei das Band der keuschen Liebe,
Puisse le lien d’un chaste amour, Verlobte Zwei,
Couple de fiancés, Vom Unbestand des Wechsels frei!
Être libre de l’inconstance du changement ! Kein jäher Fall
Qu’aucun accident soudain Noch Donnerknall
Ni de coup de tonnerre Erschrecke die verliebten Triebe!
Ne troublent vos désirs amoureux !
9. Aria (Gavotte)
Sehet in Zufriedenheit
Voyez dans le contentement Tausend helle Wohlfahrtstage,
Un millier de jours brillants et heureux, Dass bald bei der Folgezeit
Pour que bientôt dans l’avenir Eure Liebe Blumen trage!
Votre amour puisse porter un fruit !
Il n’y a pas de vieux tango ou de nouveaux tango. Le Tango est un. Peut-être que la seule différence est dans ceux qui le font bien et ceux qui le font mal !
Aníbal Troilo, « Pichuco » Chef d’orchestre, compositeur et bandonéoniste,(1914-1975)
Astor Piazzola (1921-1992)
Et d’ailleurs, faut-il nécessairement être argentin pour « bien faire » le tango ?
Sans doute la part en soi de racines argentines confère ce plus de talent créatif à l’interprète ou au compositeur de cette musique tellement marquée par ses origines. Mais quand on aime le tango aussi passionnément que l’excellente bandonéoniste coréenne Sang-Ji Koh, l’âme argentine, celle-là même que décrit Borges, façonnée par l’histoire d’un peuple et d’un pays, finit peu ou prou, par couler dans ses veines. Alors le tango se fait entendre, « noir, créole et lumineux » ; il exprime, sans concession à son authenticité, sa vraie nature : « une pensée triste qui se danse sans mélancolie, une pensée sanglante retournée en pas de volupté ».
Sang-Ji Koh
Piazzola compositeur – Sang-Ji Koh et ses musiciens jouent :
‘Calambre’
∑
L’homme commande la danse, il est un peu voyou, il est excitant, il a l’odeur d’un gaucho et un couteau dans la poche. On le sent prêt à se battre, et prêt à aimer.
Borges – Tango – Quatre conférences
Sang-Ji Koh compose – Sang-Ji Koh et ses musiciens jouent – un couple danse :
Combien de fois aurai-je dit ou écrit, empruntant l’expression à mon cher Cioran, que j’étais poète par tous les vers que je n’avais jamais écrits ? Combien de fois, l’âme bouleversée, aurai-je rêvé, le temps d’une lecture – et d’une relecture, pour faire durer et l’illusion et le plaisir –, être l’auteur des vers qui m’emportaient vers un ailleurs dont je ne supposais même pas l’existence ? A l’heure même où je franchis une énième dizaine de mes années, me croyant enfin hors d’atteinte, je découvre la poésie de Colette Gibelin.
Qui au bout des ans resterait sourd à son exhortation ?
Que faire maintenant ? N’attends pas le soleil, invente-le N’attends pas que la vie s’épanouisse étreins-la
Fais simplement ta part de colibri avec ténacité Accueille en toi les lumières du silence Continue le chemin même si raboteux Une source neuve jaillit à chacun de tes pas
Touché ! En plein coeur.
≈
Entre doute et ferveur (extrait)
Au-delà de la mer, disais-tu, quelles lumières ? Vers quel destin de pierre et de sable tourner des visages creusés par la brûlure d’exister ? Le vent tournoie. Le vent fait vibrer l’impossible, violon pour la soif, jungle verte dans l’ocre désert.
Au-delà, je répète au-delà, pour savourer le mot dans ses contours d’eau pure, Au-delà, c’est déjà dire le grand saut dans l’aube libre aux senteurs d’oasis. Et le rêve revient s’accroche comme lierre aspire la sève pour la pulpe à venir Toujours, la pulpe est à venir. Demain sera de menthe et de jasmin Demain peut-être ?
La mer, franchir la mer, la mémoire et l’exil. Le jour palpite comme une île, minuscule cœur de l’immensité.
Depuis longtemps les grands oiseaux ont pris le large, aile sauvage et magnifique envol. Atteindront-ils l’Eldorado qui danse, feu follet, danse dans le regard chargé de tant de brume et se perd au lointain ?
Au-delà de la mer comme un mirage à l’infini, cette terre brûlée en attente de pluie. Interminable combat des vivants pour que s’installe une clarté vivace. Lancinante espérance.
Dans l’ombre de tes yeux j’ai vu passer tous les instants du vivre, noires blessures, éclats du soleil, chemins d’herbes et de poussière, Et tu rayonnais malgré la détresse.
Si la mort est au bout du chemin, qu’elle soit l’estuaire où la rivière abandonne ses boues pour entrer, nue, dans l’océan.
Au-delà des mers, disais-tu, Quelles sources nouvelles ?