Poésie à trois personnages – Sonnet XVIII

Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense. Tout va bien au sonnet : la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique. Il y a, là, la beauté du métal et du minéral bien travaillés.
Charles Baudelaire (lettre à Armand Fraisse – 1860)
 .

Et, plus encore que toutes les autres formes du poème, peut-être en vertu de ses propres contraintes elles-mêmes, le sonnet semble porter en lui une part supplémentaire de musicalité et d’intimité mêlées qui lui confère une dualité particulière : celle d’exprimer un débat intérieur qui s’adresserait à l’autre.

Jacques Darras (poète lui-même et éminent traducteur des poètes tels que Malcom Lowry, Walt Whitman ou Ezra Pound) affirme même compter, dans les sonnets de Shakespeare, trois personnages : « celui à qui on s’adresse, celui qui parle et celui qui s’interroge. »

« Shall I compare thee to a summer’s day ? »

Maurice (Peter O’Toole), ancien acteur renommé, septuagénaire amoureux de sa très jeune nièce dont il essaie d’être le Pygmalion, se laisse emporter dans sa méditation par les vers du célèbre Sonnet XVIII de Shakespeare, dans cette scène du film « Venus » de Roger Mitchell. Susurrant le poème, personnages du sonnet : pendant que l’auteur évoque la fragilité du temps, Maurice glisse dans les profondeurs de sa réflexion philosophique tandis qu’il adresse son compliment à la jeune et belle Jessie.

Sonnet XVIII

Shall I compare thee to a summer’s day ?
Thou art more lovely and more temperate :
Rough winds do shake the darling buds of May,
And summer’s lease hath all too short a date :
Sometime too hot the eye of heaven shines,
And often is his gold complexion dimmed,
And every fair from fair sometime declines,
By chance, or nature’s changing course untrimmed :
But thy eternal summer shall not fade,
Nor lose possession of that fair thou ow’st,
Nor shall death brag thou wander’st in his shade,
When in eternal lines to time thou grow’st,
….So long as men can breathe, or eyes can see,
….So long lives this, and this gives life to thee.

William Shakespeare (1564-1616)

william-shakespeare_1609

Vais-je te comparer à un jour d’été ?
Mais tu as plus de charme et plus de douceur,
Car les bourgeons de mai, si tendres, d’âpres vents
Les malmènent encore,
Et l’été est un bail de durée trop brève.

Et trop d’ardeur a parfois l’œil du ciel
Ou trop souvent c’est son or qui se voile,
Et beauté se défait en beauté même
Par accident, ou ce change qui est la loi du monde.

Tandis que toi, ton éternel été
Ne se fanera pas. Il n’abdiquera pas
Sa beauté, ta richesse. Dans ses ténèbres
La mort ne pourra pas se vanter que tu erres :
Tant il est vrai qu’en ces rets éternels,
Mes vers, tu ne feras que croître, avec le temps.

Aussi longtemps qu’hommes respireront,
Aussi longtemps que des yeux sauront voir,
Vivront ces vers, qui te donneront vie.

Traduction : Yves Bonnefoy

Toujours là, le trio, n’est-ce pas, quand Harriet Walter, dans un mode d’expression plus traditionnel de la poésie, sans théâtralité ni mise en scène, dit les vers de ce délicieux sonnet ?

« Shall I compare thee to a summer’s day ? »

Te comparerai-je à un jour d’été ?
Tu es plus aimable et plus tempéré.
Les vents violents font tomber les tendres bourgeons de mai,
et le bail de l’été est de trop courte durée.
Tantôt l’œil du ciel brille trop ardemment,
et tantôt son teint d’or se ternit.
Tout ce qui est beau finit par déchoir du beau, dégradé,
soit par accident, soit par le cours changeant de la nature.
Mais ton éternel été ne se flétrira pas
et ne sera pas dépossédé de tes grâces.
La mort ne se vantera pas de ce que tu erres sous son ombre,
quand tu grandiras dans l’avenir en vers éternels.
Tant que les hommes respireront et que les yeux pourront voir,
ceci vivra et te donnera la vie.

Traduction : Victor Hugo

Publié par

Lelius

La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !

5 réflexions au sujet de “Poésie à trois personnages – Sonnet XVIII”

    1. Ne pensez-vous pas que la poésie, à ce niveau de sensibilité et de qualité, tant au plan de l’écriture qu’à celui de la transmission, rendrait belles et musicales toutes les langues, même les plus gutturales ?

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