Volupté ! Sensualité ! Extase !

La sensualité, c’est la mobilisation maximale des sens : on observe l’autre intensément et on écoute ses moindres bruits.

Qu’est la volupté elle même, sinon un moment d’attention passionnée du corps ?

Regino Sáinz de la Maza 1896-1981

Voluptueuse mélancolie

D’où vient à l’homme la plus durable des jouissances de son coeur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de ses douleurs et s’aimer encore dans le sentiment de sa ruine ?

Etienne de Senancour – Oberman (1804)

Johannes Brahms 1833-1897

Intermezzo en mi majeur n°4 – Op. 116
Einav Yarden (piano)

Intermezzo en la mineur n°2 – Op. 116
Hortense Cartier-Bresson (piano)

C'est vraisemblablement dans la charmante station thermale autrichienne de Bad Ischl, très en vogue à la fin du XIXème siècle, que Brahms, en 1892, compose les 7 "Fantasien opus 116". 
Avec l'approche de la soixantaine le Maître se consacre plus volontiers aux compositions pour le piano. L'instrument est certes bien plus propice à exprimer la profondeur de ses pensées et l'inévitable mélancolie qu'engendrent de longs regards introspectifs dans lesquels le portrait de Clara, très probablement, se dessine par instants.
Ces sept pièces courtes, partagées entre moments d'emportement passionné et temps apaisés de contemplation, constituent, peut-être, le fleuron de la musique pour piano de Johannes Brahms.

Extase de l’instant

Cioran
Emil Cioran 1911-1995

Ce n’est que dans la musique et dans l’amour qu’on éprouve une joie à mourir, ce spasme de volupté à sentir qu’on meurt de ne plus pouvoir supporter nos vibrations intérieures. Et l’on se réjouit à l’idée d’une mort subite qui nous dispenserait de survivre à ces instants. La joie de mourir, sans rapport avec l’idée et la conscience obsédante de la mort, naît dans les grandes expériences de l’unicité, où l’on sent très bien que cet état ne reviendra plus.
Il n’y a de sensations uniques que dans la musique et dans l’amour ; de tout son être, on se rend compte qu’elles ne pourront plus revenir et l’on déplore de tout son cœur la vie quotidienne à laquelle on retournera. Quelle volupté admirable, à l’idée de pouvoir mourir dans de tels instants, et que, par-là, on n’a pas perdu l’instant. Car revenir à notre existence habituelle après cela est une perte infiniment plus grande que l’extinction définitive. Le regret de ne pas mourir aux sommets de l’état musical et érotique nous apprend combien nous avons à perdre en vivant.

Emil Cioran
Le livre des leurres – 1936 / Extase musicale – Gallimard – Quarto P.115)

« Ruhe sanft, mein holdes Leben »

Zaïde (Opéra inachevé de Mozart) – Acte I

Soprano : Mojca Erdmann

Repose calmement, mon tendre amour,
dors jusqu’à ce que ta bonne fortune s’éveille.
Tiens, je te donne mon portrait.
Vois comme il te sourit avec bienveillance !

Doux rêves, bercez son sommeil
et que ce qu’il imagine
dans ses rêves d’amour
devienne enfin réalité.

Pour Mozart, comme pour toute musique angélique, porter ses regards vers le bas, vers nous, est une trahison. A moins que se sentir homme soit la pire des trahisons…

Emil Cioran
Le livre des leurres / Mozart ou la mélancolie des anges – Gallimard – Quarto P.177

« Mon enfant, ma sœur… »

Henri Le Sidaner - Le Bec de Gaz - Nuit bleue 1906
Henri Le Sidaner – Le Bec de Gaz – Nuit bleue 1906

BaudelaireQuand l’invitation nous vient de Baudelaire, lui-même, nous savons déjà que le souvenir que nous garderons du voyage sera inoubliable. Et même, – qui cela surprendrait-il ? –  à défaut de connaître le bonheur d’une réelle traversée, ne céderions-nous pas au plaisir d’en déguster éternellement la proposition ?

Henri Duparc (1848-1933) recadréeQuand Henri Duparc, doté de l’inestimable grâce de savoir draper chaque poème dans une parure mélodique qui lui sied parfaitement, prend soin d’habiller pudiquement cette « Invitation au voyage » d’un délicat voile de peau diaphane et d’en bercer chaque vers au rythme fluide du clapotis crépusculaire, notre monde, définitivement, se nimbe du luxe, du calme, et de la volupté que nous promet ce chimérique là-bas.

Combien de voix enchanteresses nous auront-elles, d’un souffle caressant, inviter aux délices de ce voyage ? Pour parvenir à nous emporter, peu pourtant auront su instiller avec élégance et délicatesse, sous cet épiderme d’harmonie, la « chaude lumière d’hyacinthe et d’or », sève spirituelle dans laquelle aspirent à se fondre, légères et allusives, les subtiles suavités des vers et de la mélodie.

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