Parlez-moi d’amour – 13 – Elena

Qu’il est bon de parler de roses
Quand il givre ! De parler
D’amour lorsque la tombe est proche.

Elena Frolova, avec une passion constante redonne vie à la poésie russe et notamment celle de l’«Âge d’argent». Elle a mis en musique et interprété les œuvres de poètes illustres tels que Anna Akhmatova, Joseph Brodsky, Alexandre Blok ou encore Serge Essenine, et bien sûr Marina Tsvetaïeva (à qui elle a consacré plusieurs albums et spectacles).

En osmose spirituelle avec celle qu’on surnommait « La Sibylle de l’Âge d’argent », elle chante ici accompagnée de sa fidèle guitare une adaptation du poème d’amour presque mystique, écrit le 30 juillet 1918 dans Moscou en proie aux affres de la guerre civile et de la famine, par cette jeune poétesse de 26 ans à peine :

Sur le chemin aux ailes…

Je regardais depuis l’autel
Le long chemin aux ailes.

Faut-il avoir quelques gènes slaves pour se complaire à cette légendaire nostalgie indéfinissable de l’âme russe ?
Il n’est pas indispensable que le grand Est ait pris quelque part à sa généalogie personnelle pour qu’on aime à se prélasser dans la rêverie mélancolique des mélodies russes où flotte souvent un parfum de fataliste résignation à son propre sort. Un romantisme qui n’a pas besoin d’être à la mode pour exister, et dont il ne faudrait pas qu’on l’appelât ‘ tristesse ‘, tant il porte en lui cette merveilleuse capacité de se métamorphoser, d’un coup, en rires tonitruants et généreux.

Elena Frolova

De cette vidéo déjà ancienne qui m’enchante toujours je ne sais presque rien, sauf que la guitare et la voix appartiennent à Elena Frolova, et que le poème est de Joseph Brodsky, écrivain russe, prix Nobel de Littérature 1987… au grand dam de l’Union Soviétique.
Brodsky disant de lui-même, avec humour : « Je suis un poète russe, un romancier anglais, et un citoyen américain ; merveilleux mélange ! ». Peut-on oublier qu’avec lui se clôt, en quelque sorte, « L’Age d’argent » des philosophes et poètes russes dont faisaient, entre autres, partie ces poétesses « maudites » que nous aimons tant, Anna Akhmatova et Marina Tsvétaëva,  et qu’il admirait infiniment.

Chez nous l’heure n’est pas encore à la neige ; pour ma part, elle n’est plus au mariage… ou alors avec une gouvernante extrêmement dévouée. Cela nous priverait-il d’une bien jolie balade – avec un « l » ou deux – sur ce « chemin aux ailes », un jour de noces ?

Noces d’hiver

Je me suis mariée
En plein janvier.
De l’église perchée sur la colline
La cloche sonnait longue et divine.
Je regardais depuis l’autel
Le long chemin aux ailes.
J’y envoyais mon regard
Qui est parti sans retard
Sur cette route ailée.
Ne pouvais plus le rappeler.
La cloche sonnait, sonnait,
Le marié me fixait,
Les cierges clignotaient,
Je les comptais.

Joseph Brodsky                Saint-Pétersbourg 1940 –       New-York 1996

 

Musiques à l’ombre – 7 – Transparence

S’il fallait s’interroger sur le mystère de cette œuvre, il suffirait de se poser une seule question : pourquoi une telle transparence conclut-elle à ce souffle d’ombre, à cet obscur ?

Gil Pressnitzer
(à propos de la Sonate pour violoncelle et piano en Ut majeur, op. 119 de Prokofiev)

Sergueï Prokofiev 1891-1953

Prokofiev avait déjà écrit pour le violoncelle, une ballade pour violoncelle et piano opus 15, un adagio opus 97, mais c’est la rencontre déterminante avec le jeune Mstislav Rostropovitch qui lui ouvre les portes sombres de cet instrument qui mélange à la fois le royaume des ombres et le velours des lumières.

Ibid

Sonate pour violoncelle et piano en Ut majeur, op. 119

Sol Gabetta (violoncelle) & Polina Leschenko (piano)

1. Andante grave – Moderato animato – Andante grave – Allegro moderato
2. Moderato – Andante dolce – Moderato primo
3. Allegro ma non troppo – Andantino – Allegro ma non troppo

La musique n’a pas toujours besoin des mots, certes, mais il serait dommage en la circonstance de se priver de la qualité de cette page que Gil Pressnitzer consacrait à cette sonate, il y a quelques années, sur le blog qu’il anima avec passion jusqu’à sa disparition en 2015, « Esprits Nomades – Notes de passage, Notes de partage » :

Sergueï Prokofiev : Sonate pour violoncelle & piano en Ut majeur, Op. 119

Des voix vers le Seigneur

Les voies du Seigneur sont impénétrables…

Pénétrantes, les voix vers Lui.

Icône de Christ, attribuée à Andreï Roublev – XVème siècle

« Blagoslovi, dushe moya »  / Bénis le Seigneur, ô mon âme !
(Psaume 103)

2ème mouvement des « Vêpres » de Sergei Rachmaninov (1915)

Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Revêtu de magnificence,
Tu as pour manteau la lumière !

Tu as donné son assise à la terre :
qu’elle reste inébranlable au cours des temps.
Tu l’as vêtue de l’abîme des mers :
les eaux couvraient même les montagnes.

Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
Tout cela, ta sagesse l’a fait ;
la terre s’emplit de tes biens.
Bénis le Seigneur, ô mon âme !

1915. Rachmaninov ne fréquente plus les églises depuis bien longtemps. Il reste cependant très attaché aux souvenirs sonores de son enfance, au temps où sa grand-mère l'emmenait à la messe. Comme il le dit lui-même, les cloches de ses jeunes années n'ont pourtant jamais quitté ses tympans, ni son cœur. 

Avec "Les Vêpres", ou plus exactement "Les Vigiles Nocturnes"- opus 37, composées en quelques semaines cette année-là, il offre à l'Église orthodoxe russe l'une des plus grandes œuvres musicales qui lui aient jamais été destinées.
Cette splendide fresque chorale totalement a cappella exige des interprètes une bravoure sans borne pour soutenir des polyphonies superposant parfois jusqu'à 11 parties. Les basses quant à elles doivent quelquefois chercher la note dans les profondeurs extrêmes de la tessiture. 
 
La décision du régime soviétique mis en place après la Révolution de 1917 interdisant toute interprétation publique d'œuvres religieuses aura, de fait, érigé cette sublime composition a cappella pour chœur mixte en symbole de la fin d'un monde.   

La seule condition requise pour recevoir le message de Rachmaninov est la sincérité ; la sincérité et l’absence de tout pédantisme ; la sincérité et le consentement à l’ivresse qui nous emporte. Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano, le dernier des musiciens inspirés – car en ce temps-là le mot inspiration avait un sens.

Vladimir Jankélévitch