Parlez-moi d’amour – 14 – ‘Melodia sentimental’

Partagée entre lyrisme et nostalgie, « Melodia sentimental » est sans doute l’une des pièces les plus célèbres du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos.
Elle fait partie d’une suite orchestrale destinée en 1959 au cinéma hollywoodien, mais la partition se trouvera grandement sacrifiée au montage. Villa-Lobos lui redonnera une place de choix dans l’œuvre de concert en laquelle il convertira sa musique de film. 

« Melodia sentimental » est une sérénade traditionnelle brésilienne qui naturellement fait la part belle au sentiment amoureux, mais qui flatte également la beauté de la nature.
La ‘saudade’, ce sentiment typiquement brésilien qui mêle mélancolie, nostalgie et espoir s’infiltre harmonieusement à travers les modulations de la musique. C’est dans l’interprétation voix-piano ou voix-guitare, sur les paroles de la poétesse brésilienne, diplomate et grande amie du compositeur, Dora Vasconcellos, que le charme atteint à son paroxysme.

– En version ‘lyrique’ grâce, par exemple à la soprano Roberta Mameli accompagnée au piano par Olaf Laneri

Réveille-toi, viens voir la lune
Qui dort dans la nuit noire
Qui brille si belle et blanche
Déversant sa douceur
Claire flamme silencieuse
Brûlant mes rêves

Les ailes de la nuit qui surgissent
Parcourent l’espace profond
Oh, douce bien-aimée, réveille-toi
Viens apporter ta chaleur au clair de lune

Je voudrais te savoir mienne
Dans ce moment serein et calme
L’ombre confie au vent
La limite de l’attente
Quand dans la nuit
Elle réclame ton amour

Réveille-toi, viens regarder la lune
Qui brille dans la nuit noire
Chérie, tu es belle et douce
Sens mon amour et rêve.

– En version plus populaire par l’émouvante Mônica Salmaso accompagnée à la guitare par Luis Leite

Acorda, vem ver a luaQue dorme na noite escuraQue fulge tão bela e brancaDerramando doçuraClara chama silenteArdendo meu sonhar
 
As asas da noite que surgemPercorrem no espaço profundoOh, doce amada, despertaVem dar teu calor ao luar
 
Quisera saber-te minhaNa hora serena e calmaA sombra confia ao ventoO limite da esperaQuando dentro da noiteReclama o teu amor
 
Acorda, vem olhar a luaQue brilha na noite escuraQuerida, és linda e meigaSentir meu amor e sonhar

Allume et regarde !

Faut-il toujours, lorsque l’on veut marier musiques et images, s’efforcer de réaliser une parfaite correspondance entre ces deux membres du couple ? Un esprit trop attentif aux conventions pourrait, certes, mal comprendre, voire trouver blasphématoire – qui sait ? – que, pour illustrer une « Passion de Bach » l’on choisisse par exemple un nu « zébré » de Lucien Clergue plutôt que l’« Ecce Homo » du Caravage ou un Christ de Dali. Et pourtant…

Guillaume Guillon Lethiere - La mort de Caton d'Utique (1795) - Musée de l'Hermitage Saint-Pettersbourg
Guillaume Guillon Lethiere – La mort de Caton d’Utique (1795) – Musée de l’Hermitage Saint-Pettersbourg

Parfois, quand le marieur est inspiré, qu’il ne s’attache qu’à la pure esthétique de l’union sans en rechercher le sens à tout prix, il parvient, par la simple association harmonieuse de deux œuvres que rien ne rapproche au demeurant, hors la qualité respective des artistes qui les ont créées, à susciter une émotion nouvelle, assurément grandie, qui dépasse la somme des sentiments que chaque œuvre prise séparément aurait provoqués chez le spectateur-auditeur.

J’aime particulièrement ces collages magiques qui séduisent l’œil et interrogent l’oreille, et vice versa. Ils m’encouragent, par le plaisir qu’ils m’offrent, à inventer intérieurement d’autres univers, différents, bien sûr, de ceux que chaque composition veut livrer, et cependant profondément inspirés par eux.

Il n’est pas rare qu’une promenade sur la toile soit une heureuse occasion de trouver, sans l’avoir cherchée, une perle composite de cette nature, mais celle que je viens de ramener m’est apparue comme un véritable enchantement. Félicitations à ce monteur inspiré ! À l’évidence, le partage s’imposait !

Ouvrez la vidéo ! Regardez ! Écoutez !

Et si Caton est venu mourir au cœur de ce billet, ce n’est en rien pour justifier qu’une image volontairement choisie hors du propos fait toujours son effet, au contraire. Comme par jeu de l’esprit de convention, sa présence veut juste évoquer que la magnifique aria qui fait l’objet de cette illustration est empruntée à l’opéra de Vivaldi, « Catone in Utica ».

Ici, Roberta Mameli est César s’adressant à Marzia, fille de Caton, éprise de l’empereur au point de lui proposer de l’épouser pour lui permettre de gagner la paix qu’il est venu chercher en Afrique, chez son père, maître du dernier bastion de résistance à l’hégémonie totale de Rome.

CESARE

Apri le luci, e mira
il mio costante affetto.
Per te il mio cor sospira
e non l’intendi ancor.
E in tacita favella
co’ soli miei sospiri
ti copro, o bella fiamma,
che m’ardi il cor.

Ouvre tes yeux et observe
la constance de mes sentiments.
Mon cœur soupire pour toi
mais tu ne le comprends encore pas.
Et par ce silencieux discours
je t’emmitoufle dans tous mes soupirs
ô belle flamme
qui attise mon cœur.