Mais vieillir… ! – 33 – Seul ?…

Depuis que je m’habite

Hé l’oiseau, où vas-tu ?
Et toi mon rire, où te caches-tu dans cette cohue ?
Tant de chats, tant d’amours dont je cherche les noms,
tant de jours à remettre dans l’ordre,
j’ai vu un tableau si profond que je m’y suis perdu.
Manque de perspective ?
Depuis que je m’habite,
à trop être en moi je m’égare, est-ce l’âge ?
Tout devient aussi grand que le vide,
j’y perds des mots, des jours, et l’heure file.
.
En rang les mots !
En ordre les jours !
Vite, mon calendrier s’effrite,
trop de bruit dans ma tête,
ça fait désordre,
avez-vous vu mes rêves ?
.
Je voudrais être un bruit posé sur un arbre
et retenir les chants d’oiseaux.
Où sont passées les comptines d’enfance ?
La musique est en ruine,
Pierrot ne chevauche plus la lune,
sa plume ne sait plus le chemin de l’encrier.
.
Perdu parmi tous mes habitants,
je ne suis plus seul,
et je ne suis plus celui qui parle le plus haut.
À être un homme multiple,
je me divise,
me brouille.
Ne parlez pas tous ensemble !
Laissez-moi me chercher,
je veux retrouver un coin d’enfance
et l’habiter seul,
m’y retrouver, et fermer la porte.
.
Où sont donc les odeurs joyeuses
qui habitaient la cuisine ?
Maman n’est plus là,
les hirondelles sont parties.
.
Bruits, mots et jours du passé,
je ne suis plus celui
qui n’était jamais content,
celui qu’une règle de trois
faisait basculer
quand nous étions plus de deux.
.
Et si je suis seul,
si vous ne me parlez plus,
qui répondra à mes questions ?
.
Hé, l’hirondelle, reviens,
et dis-moi qui, là-bas,
habite ma maison !
J’ai perdu le chemin d’enfance.
.
Quand je nous aurai quittés,
pourrai-je encore nous parler ?

Paroles de mime

Adore ton métier, c’est le plus beau du monde !
Le plaisir qu’il te donne est déjà précieux,
Mais sa nécessité réelle est plus profonde…
II apporte l’oubli des chagrins et des maux,
Et ça, vois-tu, c’est encor mieux !
C’est mieux que tout, c’est magnifique et tu verras,
Tu verras ce que c’est qu’une salle qui rit,
Tu l’entendras !
Ça, c’est unique, mon chéri !

Jean-Gaspard Deburau 1796-1846 par Arsène Trouvé

Derrière son maquillage livide, Jean-Gaspard Deburau, né à la fin du XVIIIème siècle à Amiens, de l’union d’une mère venue de Bohème et d’un soldat français, faisait le plaisir et l’admiration des « naïfs et des enthousiastes », comme il aimait à qualifier avec  humour et gentillesse son fidèle public du ‘Théâtre des Funambules’, qui venaient rire aux facéties et mimiques du personnage de Pierrot qu’il avait créé.

Sacha Guitry 1885-1957

Comment l’amoureux inconditionnel du théâtre et du métier de comédien qu’était Sacha Guitry, aurait-il pu résister à l’envie d’incarner cet illustre personnage capable de réaliser chaque soir avec le même bonheur cette performance éminemment difficile, gageure des gageures : entraîner une salle dans le rire ?

En février 1918, le ‘Théâtre du Vaudeville’ met à l’affiche une pièce signée Sacha Guitry : « Deburau ». Un orchestre, pour accompagner les comédiens, y joue la musique composée par André Messager.

Sa production nombreuse pour le théâtre n’empêche pas Guitry, à partir des années 1930, d’être définitivement gagné par le cinéma. En 1951, le comédien-dramaturge devenu réalisateur décide de mettre sa pièce en images et écrit un scénario dans lequel le célèbre mime Deburau, époux modèle résistant fièrement aux mille sollicitations de ses admiratrices, finit par s’éprendre, amour impossible, d’une dame portant camélia à la ceinture.

Le rôle, certes, n’est pas en manque de texte ;  trop de paroles, peut-être, proposées à un mime pour qui seul le rire a droit de déchirer le silence. Mais quand l’alexandrin surgit de l’encrier d’un Sacha Guitry auteur prolifique au verbe affûté et qu’il nous parvient à travers la voix et le jeu emblématiques d’un Sacha Guitry comédien brillant aux mille facettes… qui s’en plaindrait ?

Ce rôle, très empreint du romantisme qui envahit la vie du Maître à cette époque – il souffre physiquement et reste encore très affecté par les injustes attaques portées contre lui à la  Libération – Guitry le voulait comme son testament spirituel.
Et c’est, sans conteste, dans l’admirable monologue de Deburau exaltant le métier de comédien à travers les conseils qu’il prodigue à son fils s’apprêtant à entrer en scène pour lui succéder, que Sacha Guitry exprime en toute sincérité cet amour de la scène qui le représente tant.

Magnifique leçon d’un Pierrot à qui l’on pardonne volontiers de parler autant, et nouvelle occasion de regretter que sa voix se soit tue.

Musiques à l’ombre

La musique, ce qu’elle est : respiration. Marée. Longue caresse d’une main de sable.

Christian BobinSouveraineté du vide – Gallimard / Folio

Avant propos

Voici une petite série de billets estivaux consacrés à la musique. Qui, connaissant ces pages, s’en étonnerait ? Mais, puisque nos emplois du temps d’été sont plus tolérants, j’ai choisi de ne pas l’enfermer dans des extraits, de la laisser être ce qu’elle est selon la définition poétique, bien en accord avec la saison, qu’en donne Christian Bobin : « une longue caresse d’une main de sable ».

Longue, cela veut dire que, contrairement à l’accoutumé, je me suis ici autorisé le plaisir de diffuser dans leur intégralité les œuvres choisies, en m’imposant toutefois de sélectionner celles qui ne dépassent pas les 30 minutes, ou si peu – confort d’écoute oblige. Ainsi savons-nous déjà que nous serons privés des symphonies de Bruckner et de Chostakovitch ou autres Gurre-Lieder, mais, par bonheur, l’intensité du souffle n’est pas proportionnelle à sa longueur.

C’est dans la jeunesse, jeune âge du compositeur ou de l’interprète, fraîcheur juvénile du thème, que j’ai naturellement cherché cette intensité.

Et puis, comme toujours, c’est le cœur, au final, qui aura guidé mes choix.

A très vite, sous la tonnelle ou le figuier… ! Oreilles ouvertes et yeux mi-clos.

Heureux été !

Musiques à l’ombre – 1 – Carnaval

Au carnaval tout le monde est jeune, même les vieillards. Au carnaval tout le monde est beau, même les laids.

Nicolaï Evreïnov (dramaturge russe – début XXème)

Colombine et Arlequin  (c.1740) par Giovanni Domenico Ferretti

– Pour Robert Schumann qui compose le « Carnaval » op.9 à 23 ans, sûr désormais qu’il ne sera pas, après avoir mutilé son annulaire, le pianiste virtuose qu’il aurait voulu être,

– Pour la Commedia del’arte qui l’inspire tant et sa galerie de personnages fantasques et fantastiques qui ne quittent jamais l’enfant qui rêve et rêvera toujours en lui,

– Pour Estrella (Ernestine von Fricken) l’amoureuse qu’il abandonne et pour Chiarina (Clara Wieck) qu’il adorera sa vie durant,

– Pour le rêveur mélancolique, Eusebius, et pour Florestan, vaillant et passionné, ses deux autres lui-même qui peuplent son imaginaire,

– Pour Paganini et pour Chopin que Robert admire et qui lui inspirent ici deux petites perles musicales scintillant au milieu de cet écrin de variations romantiques.

– Pour les retrouvailles de Schumann avec lui-même, militant en chef de sa confrérie imaginaire des Compagnons de David, en marche contre les Philistins,

– Pour Eva Gevorgyan, ravissante jeune pianiste russe de 20 ans, finaliste et lauréate d’une mention spéciale au 18ème redoutable Concours International de Piano Frédéric Chopin, en 2021, qui nous gratifie d’une splendide version du « Carnaval » Opus 9, animant autour de ses doigts délicats, sous nos yeux aussi éblouis que nos oreilles sont enchantées, tous les personnages de ces « Scènes mignonnes sur quatre notes », selon le sous-titre de l’œuvre.

I. Préambule
II. Pierrot
III. Arlequin
IV. Valse noble
V. Eusebius
VI. Florestan
VII. Coquette
VIII. Réplique
IX. Sphinx (non numérotée dans la partition originale)
X. Papillons
XI. Asch, Scha, lettres dansantes
XII. Chiarina
XIII. Chopin
XIV. Estrella
XV. Reconnaissance
XVI. Pantalon et Colombine
XVII. Valse allemande
XVIII. Paganini (non numérotée dans la partition originale)
XIX. Aveu
XX. Promenade
XXI. Pause
XXII. Marche des Davidsbündler contre les Philistins