Mais qui a raison ? – Koan à la limace

Enso – Cercle zen

Ce matin, à l’heure où les brumes s’évaporaient au dessus des allées du temple de Shunkoin près de Kyoto, le Maître partageait sa promenade méditative à travers la sereine fraîcheur du jardin avec trois de ses disciples.

Alors que le petit groupe approchait du potager, parfaitement distribué au sommet d’un mamelon de verdure au fond du parc, un disciple s’écarta de quelques pas et avisant une limace qui semblait s’acheminer droit sur les salades, l’écrasa sous la semelle de sa sandale.

Fugaï Ekun – XVIIème

Un autre des disciples se raidit aussitôt et, brisant le silence, lui fit remarquer que la vie est éminemment respectable, que même celle d’une limace a la plus grande valeur, et qu’enfin rien ne saurait justifier le sacrifice d’une existence.
Se retournant vers le Maître il dit avec déférence : – N’est-ce pas Maître ?

Et le Maître de répondre : – C’est vrai, tu as raison !

Pour justifier son acte, le disciple « meurtrier » s’empressa de rétorquer à son compagnon que la limace est un nuisible qui mange les salades, un de leurs rares aliments en cette difficile saison ; et regardant interrogativement le Maître il ajouta : – Ainsi je préserve la vie d’une espèce supérieure, la nôtre !

Ce à quoi le Maître répondit : – C’est vrai, tu as raison !

Le troisième disciple, muet jusqu’ici, mais n’ayant rien perdu de cet échange, s’adressa alors respectueusement au Maître pour lui faire remarquer sa contradiction :
– Maître, vous avez d’abord donné raison à celui qui a affirmé que toute vie doit être préservée en toutes circonstances, puis vous avez donné raison à l’autre qui a soutenu que, selon les circonstances, une vie pouvait être détruite. On ne peut pas cautionner une chose et son contraire !

Et le Maître, toujours aussi tranquille : – C’est vrai, tu as raison !

Le vol du Kikuidataki

Kikuidataki est le nom du plus petit oiseau du Japon et du plus petit colibri du monde. L’écriture indigène est « King Birds ». Kikuidataki se caractérise par sa crête jaune. Je me suis efforcé de capturer et d’imiter ses mouvements à travers des effets sonores et coloristiques. Pour représenter l’impression japonaise, la mélodie principale a été inspirée et basée sur la mélodie japonaise « Itsuki no komuriuta » (Berceuse d’Itsuki).

Marek Pasieczny (guitariste, compositeur polonais né en 1980)

Il n’y a pas si longtemps, sous les doigts de la belle guitariste Stephanie Jones, glissait sur ces pages le chant mélancolique du cacatoès noir.
Écoutons aujourd’hui depuis un autre bout du monde le vol virtuose du Kikuidataki, et demandons-nous, pour le seul plaisir de la question, qui, de l’oiseau, ici posé sur sa branche au Pays du Soleil Levant, ou du musicien, guitare au vent, est le plus habile…

Mateusz Kowalski interprète
Le Vol du Kikuidataki
(composition de Marek Pasienczny)

Noël 2023 façon Japon !

Hiromi Uehara
au Kennedy Center de Washington – 12/2022

Et sur « Perles d’Orphée » avec le pianiste Hayato Sumino . . . !

Oiseaux tristes

Koson Ohara – oiseaux (début XXème)

… des oiseaux perdus dans la torpeur d’une forêt très sombre pendant les heures les plus chaudes de l’été.    (Ravel – 1928)

N’y a-t-il pas dans cette magnifique interprétation, en kimono, des « Oiseaux tristes » de Ravel, ce petit supplément de justesse de ton et de méticulosité du regard, propre à l’approche extrême-orientale, qui, observé depuis les méandres de nos esprits occidentaux, semble toujours mieux éclairer les profondeurs de la méditation ?

Madoka Fukami interprète Miroirs (1904-1906) de Maurice Ravel :

II. Oiseaux tristes

Quelle satisfaction pour Maurice Ravel, âgé de 30 ans à peine, d'apprendre que son illustre aîné Claude Debussy vient d'exprimer son profond désir d'écrire une musique "improvisée, ... détachée d’un cahier d’esquisses" ! Et pour cause... il est lui-même tout à la transcription d'une impression sonore qu'il a ressentie lors d'une promenade en forêt de Fontainebleau, en entendant un merle chanter. Il compose "Oiseaux tristes".

Bien qu'il récuse régulièrement l'emploi de l'épithète "impressionniste" appliquée à la musique, préférant en abandonner l'usage à l'univers de la peinture, c'est  bien dans un registre impressionniste, représentant des ambiances et des images, que Ravel choisit de composer, en ces années 1904-1906, les cinq pièces de "Miroirs".
"Oiseaux tristes", qui portera le numéro 2, en est sans doute l'illustration la plus significative : d'abord un chant d'oiseau solitaire, comme un appel, dans la tiède et humide atmosphère d'un épais sous-bois, suivi d'autres chants peut-être, d'autres vols, courts, tout aussi solitaires, sans relation établie. La partie centrale du mouvement plus dynamique et plus riche harmoniquement voudrait aider quelques rayons de lumière à traverser la canopée, mais l'humeur mélancolique finit désespérément par épouser la sombritude du lieu, faisant dire à quelque critique musical que le jeune compositeur avait écrit là son œuvre la plus sombre et la plus dépressive.
Sanctuaire de Kamishikimi Kumanoimasu – forêt de Takamori Machi (île de Kyushu – Japon)