Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Camille Pissaro – Maison de Piette à Monfoucaut 1874
An acre of grass
Picture and book remain, An acre of green grass For air and exercise, Now strength of body goes; Midnight, an old house Where nothing stirs but a mouse.
My temptation is quiet. Here at life’s end Neither loose imagination, Nor the mill of the mind Consuming its rag and bone, Can make the truth known.
Grant me an old man’s frenzy, Myself must I remake Till I am Timon and Lear Or that William Blake Who beat upon the wall Till Truth obeyed his call;
A mind Michael Angelo knew That can pierce the clouds, Or inspired by frenzy Shake the dead in their shrouds; Forgotten else by mankind, An old man’s eagle mind.
1936
Un acre d’herbe verte
Restent image et livre, Un acre d’herbe verte Pour l’air et l’exercice, A présent que m’abandonne la force du corps ; Minuit, une vieille maison Où rien ne bouge qu’une souris.
Nulle tentation. Ici à la fin de la vie Ni l’imagination débridée, Ni le moulin de l’esprit Qui ronge sa guenille et son os, Ne peuvent me révéler la vérité.
Accordez-moi une folie de vieil homme, Que je puisse me refaire Et devienne à mon tour Timon et Lear Ou ce William Blake Qui frappait sur le mur Jusqu’à ce que la Vérité réponde à ses coups ;
Un esprit hérité de Michel Ange Qui sache transpercer les nuages, Ou dans sa folie Secouer les morts dans leurs linceuls ; Oublié sinon par les hommes, L’esprit d’aigle d’un vieil homme.
Les insectes sont nés du soleil qui les nourrit. Ils sont les baisers du soleil, comme ma dixième sonate qui est une sonate d’insectes. Le monde nous apparaît comme une entité quand nous considérons les choses de cette façon.
Alexandre Scriabine (Lettre à Sabaneïev – 1913)
Vingt billets plus tard, consacrés à la fascination que le monde des insectes a exercée et exerce encore sur les musiciens, force est de constater que le sujet, et les références qui l’illustrent, sont loin d’avoir atteint leurs limites. Auraient naturellement trouvé leur place sur ces pages « Le grillon » de Ravel adossé à un texte de Jules Renard, celui, sautillant, de Georges Bizet, sur un poème de Lamartine, ceux, romantiques, réfugiés dans le piano de Alan Hovaness et dans le chant desquels s’évanouit une chanson d’amour, « La mouche », qui écrit son journal tragique sur le clavier du piano de Bartók, « Le frelon brun » (Brown Hornet) tournoyant, ivre de jazz , autour de la trompette emblématique de Miles Davis, ou encore, très proche de nous, le défilé vivant et coloré des insectes de toutes sortes qui paradent entre les instruments à vents de l’orchestre d’harmonie réuni autour de la partition « The bugs » (les insectes) du compositeur américain Roger Cichy, pour ne citer que ces absents-là…
Mais, la saison bénie du soleil arrivant à son terme et le danger que le plaisir devienne obsession menaçant, il fallait trouver une conclusion, fût-elle temporaire et symbolique, à cet amusant inventaire entomo-musicologique que chacun pourra poursuivre à sa guise.
Pour la circonstance une œuvre s’est imposée :
Alexandre Scriabine 1872-1915
« Sonate des insectes ».
Année 1913
Œuvre fascinante et énigmatique que compose Scriabine dans les dernières années de sa vie. Cette sonate en un seul mouvement que le compositeur a lui-même baptisée « Sonate des insectes », écrite selon le schéma traditionnel (exposition – développement – récapitulation) incarne une vision mystique de la nature, où les insectes deviennent des entités lumineuses, nées d’un lien quasi divin avec le soleil.
Pour représenter cette harmonie mystique et extatique, Scriabine assoit sa sonate pour piano sur une texture très dense, riche en harmonies complexes et dissonantes. L’utilisation omniprésente du trille confère à cette pièce au caractère unique une représentativité sonore mimétique avec les froissements, crissements, frôlements et autres stridulations et sautillements du monde mystérieux des insectes.
Une délicieuse expérience sensorielle entre nature et spiritualité.
Alexandre Scriabine 1872-1915 Sonate pour piano N°10 – Op. 70 « Sonate des insectes » Yuja Wang (piano)
Le piano, cette imposante corolle d’ébène épanouie au cœur des salons, offrirait-il ses harmonies en nectar aux papillons ? Peut-être. Mais sans doute est-ce plutôt la grâce éphémère de ces créatures polychromes qui ensorcelle les pianistes, attisant leur désir mimétique de virtuosité. Les musiciens se laissent alors porter par l’inspiration, cherchant à transcrire en mélodies fugaces, confiées à des mains aériennes, le vol onduleux de ces enchanteurs ailés.
Ainsi, Mel Bonis, compositrice parisienne de la période post-romantique, dans une pièce pour piano de 1897, nous offre-t-elle sa transcription au clavier du vol aguicheur de ces Don Juan en habit de lumière venus séduire les fleurs de son jardin. Au piano Diana Sahakyan :
Quel charme, quel langage imagé d’une richesse inimitable ! Quelles chaleur et passion dans ses phrases mélodiques, quelle vitalité fourmillante dans son harmonie…
Quand Tchaïkovski commente ainsi, de manière dithyrambique la musique d’Edvard Grieg, il n’ignore rien de la sensibilité atavique du compositeur norvégien aux choses de la nature. Entre les doigts agiles de Clare Hammond vole, élégant, très mendelsohnien, le papillonqui introduit le troisième (Op.43) des dix recueils de « Pièces Lyriques »que Grieg composa entre 1867 et 1901.
Le compositeur québécois Calixa Lavallée, à qui le Canada doit la musique de son hymne national – excusez du peu – devait être fasciné par l’habileté d’un certain papillon qui courtisait les iris versicolores du jardin de sa maison natale à Verchères lorsqu’il écrivit cette Étude de concert pour piano – Opus 18. – « Papillon », quel plus juste titre pour cette pièce à en juger par la virtuosité qu’elle exige de l’interprète… qui, comme Suppakrit Payackso, pourrait bien, s’il est doué, ne pas être beaucoup plus âgé que le vaillant insecte…
Certaines pièces pour piano, et pas les moins connues, ont été affublées du titre ou sous-titre de « Papillon », alors même qu’elles ne prétendaient en aucune manière avoir été inspirées par l’insecte lui-même.
Frédéric Chopin, par exemple, n’a jamais donné le sous-titre de Papillon à l’Étude opus 25 – N°9. Ce surnom lui aurait été attribué par le pianiste et chef d’orchestre Hans von Bülow – élève de Franz Liszt et premier mari de sa fille Cosima qui plus tard deviendra Madame Richard Wagner. Il est vrai que cette très courte étude de Chopin par la rapidité des passages et la légèreté requise pour son exécution peut évoquer le vol rapide et gracieux d’un papillon. Les mouvements vifs et sautillants des mains laissent volontiers imaginer les pérégrinations erratiques du bel insecte.
Ce n’est pas non plus le charmant lépidoptère lui-même qui suggère au jeune Robert Schumann le titre et la thématique de « Papillons », qu’il compose entre 1829 et 1831, une de ses premières œuvres emblématiques de son inspiration romantique et de la riche imagination qui la sous-tend,
Grand admirateur de Jean Paul (Johann Paul Friedrich Richter), Schumann a puisé son inspiration dans son roman « Flegeljahre » (Les années d’insouciance). Cette suite de douze courtes pièces contrastées précédées d’une introduction a pour objet de représenter les divers personnages et ambiances d’un bal masqué à la fin du roman. Si les notes avaient des noms ce serait masques, déguisements, légèreté, rêveries, changements rapides d’humeur. Chaque mouvement veut évoquer une scène dansante, légère ou fantasque, à la manière des variations désordonnées du vol du papillon.
Robert Schumann 1810 – 1856
« Papillons » Op.2
Catherine Collard (Piano) 1947 – 1993
Robert Schumann et Catherine Collard : l’union, la communion, par-delà le temps, de deux sensibilités poétiques exceptionnelles autour d’un simple clavier. Âmes jumelles peut-être, toutes les deux disparues au même âge (46 ans).
Introduction. Moderato 1/ Valse en Ré Majeur 2/ Valse en Mi bémol Majeur 3/ Valse en Fa dièse mineur 4/ Valse en La Majeur 5/ Polonaise en Si bémol Majeur 6/ Valse en Ré mineur 7/ Valse en Fa mineur 8/ Valse en Do dièse mineur 9/ Valse en Si bémol mineur 10/ Valse en Do Majeur 11/ Polonaise en Ré Majeur 12/ Finale en Ré Majeur
Entre Rhopalocères (papillons de jour) et Hétérocères (papillons de nuit), l’entomologie dénombre aujourd’hui plus de 200 000 espèces de papillons – Ô pardon, faisons illusion jusqu’au bout : 200 000 espèces de Lépidoptères. (Doctus cum libro)
Et si, naturellement, la musique ne propose pas autant d’œuvres consacrées aux papillons, une modeste recherche suffira à aisément débusquer une quantité non négligeable – et bien séduisante – de compositions inspirées par la beauté multicolore, la grâce ou la symbolique de cette fascinante créature légère et virevoltante.
Petit jeu d'été : Combien pourrions-nous citer, à brûle-pourpoint, tous styles de musique confondus et dans la langue que l'on voudra, d’œuvres musicales relatives à la thématique du papillon ?
Sachant que, pour faciliter l'exercice : "Papillon" se dit : - En Anglais : Butterfly - En Italien : Farfalla - En Allemand : Schmetterling - En Espagnol : Mariposa - En Portugais : Barbaleta - En Russe : Babochka.- En Japonais : Cio-Cio-San.
Les suggestions feront l'objet des billets à venir. Gageons que certaines ne manqueront pas de déclencher quelques "mais bien sûr" venus des profondeurs de quelque mémoire attiédie...
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Une première évidence, même si le sujet n’est pas l’insecte lui-même : comment ne pas penser d’emblée à la douceur de la célèbre Cio-Cio-San, Madame Butterfly, qui grâce à Puccini a sans doute offert à l’Opéra ses heures les plus belles et les plus glorieuses. – Papillon pourrait-il obtenir un rôle plus prestigieux ?
Comme le papillon la beauté de notre héroïne est fragile et éphémère, comme lui, sa liberté est illusoire, sa courte vie une violente métamorphose, et l’exotisme qu’elle incarne à travers sa délicatesse héritée d’une autre culture aiguise tant de curiosité.
Nuit complète : ciel pur et étoilé. Cio-Cio-San s’approche lentement de Pinkerton assis dans le jardin. Elle s’agenouille à ses pieds et le regarde avec tendresse, presque suppliante.
BUTTERFLY
Vogliatemi bene,un ben piccolino, un bene da bambino, quale a me si conviene. Vogliatemi bene. Noi siamo gente avvezza alle piccole cose umili e silenziose, ad una tenerezza sfiorante e pur profonda come il ciel, come l’onda del mare!
BUTTERFLY
Aimez-moi, à peine un peu, comme un enfant, cela me conviendra. Aimez-moi. Nous sommes des gens habitués aux petites choses humbles et silencieuses, à une tendresse légère et pourtant profonde comme le ciel, comme les vagues de la mer !
Là, chère Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, l’urtiquis, l’arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici méconnaissable !
Odilon Redon (1840-1916) L’araignée qui pleure ou Le Désespoir du monstre
On n’assiste pas à un festin de cette qualité sans une petite préparation, disons une petite mise en condition pour chasser peurs, fantasmes et phobies que beaucoup nourrissent à l’endroit des arachnides. Car c’est à un cérémonial bien particulierque nous invite un amoureux de la nature, officier de marine-compositeur de musique (ça ne s’invente pas) :
« Le Festin de l’araignée »
La mise en condition (‘mise en bouche’ ?)
En 2011, Richard Kram, (né en 1953), poète, romancier, mathématicien, ingénieur-électricien et… musicien, compose une suite pour piano dont le but est de représenter musicalement l’univers des insectes : « Entomology Anthology Piano Suite ».
Chaque pièce dédiée à un insecte spécifique cherche à reproduire ses caractéristiques et comportements uniques grâce à des textures sonores et des motifs mélodiques inventifs. C’est une fusion originale entre observation scientifique et expression artistique, offrant une immersion poétique dans l’immense diversité du monde des insectes. L’araignée, animal totem par excellence, y occupe une place de choix.
Trois minutes impressionnantes d’images et musique (‘en cuisine’) pour préparer nos esprits pendant que la gourmande prépare son repas :
« The spider weaves its web »
L’araignée tisse sa toile
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L’officier de marine – compositeur
Albert Roussel 1869-1937
Ses études classiques terminées, Roussel entre en 1887 à l’École Navale.
C’est en 1892, après plusieurs traversées – vers la fascinante Asie notamment, sur différents bâtiments, en qualité d’officier de marine, qu’il s’essaie à la composition. L’année suivante, à la faveur d’un congé imposé par des soucis de santé, il démissionne et choisit définitivement la musique.
A partir de son engagement comme enseignant à la Schola Cantorum de Vincent d’Indy, au tout début du XXème siècle, son influence ne cessera de s’étendre sur la nouvelle génération de musiciens.
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« Le Festin de l’araignée » Op. 17 d’Albert Roussel
Maria Sibylla Merian (XVIIème)
En 1913, après le franc succès que le public parisien a réservé au ballet « Le Festin de l’araignée » qu’il a composé à partir des « Souvenirs entomologiques » du célèbre naturaliste Jean-Henri Fabre, Albert Roussel décide d’écrire une suite pour orchestre – qu’il avait préféré plus modestement appelée « fragments symphoniques », sur cette même thématique, intégrant quelques extraits de l’œuvre originale. C’est un frémissant voyage au milieu du peuple de l’herbe que propose le chef d’œuvre de ce compositeur profondément amoureux de la nature.
Entre le prélude au cours duquel les ultimes rayons du soleil s’estompent progressivement pour abandonner l’espace au crépuscule qui s’installe entre cordes, flutes et hautbois, et les effets de harpe du dernier mouvement qui accompagnent « la nuit [qui] tombe sur le jardin solitaire », les fragments s’enchainent développant toute l’inventivité orchestrale du compositeur :
Les fourmis entrent en scène, le papillon danse, l’éphémère éclot, danse à son tour. Avant la fin de la nuit, en un rythme lent et solennel, résonneront ses funérailles .
Albert Roussel
« Le festin de l’araignée »op.17
Orchestre Philharmonique de Radio France
Direction : Barbara Hannigan
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Remarque à l’attention des âmes sensibles :
Les mangeurs seront mangés. La morale reste sauve… dans l’argument du ballet.
"Le Petit Parisien" - Édition du 7 mars 1913 :
« Dans un paisible jardin, au centre de son immense toile, une Araignée attend patiemment de capturer les insectes qui doivent composer son dîner. Passent d’abord les Fourmis qui lui échappent, puis deux Bousiers. L’Araignée n’ose s’attaquer à eux mais elle prend sa revanche sur un frêle Papillon que son étourderie jette dans la toile. Une pomme tombée de l’arbre excite au combat deux Mantes religieuses et l’une d’elles devient la proie de l’Araignée, tandis que deux vers se glissent dans le fruit, objet du litige. Quand ils s’en sortent, ils sont devenus très gros et frappent d’admiration un Éphémère sorti d’une touffe de nénuphars qui s‘étalent sur le bassin voisin. Tout juste éclos, il virevolte avec insouciance et panache durant ses fugaces instants de vie. Voilà le crépuscule et l’Éphémère touche déjà à sa vieillesse. Il meurt et son cadavre va enrichir le garde-manger de l’Araignée. Mais au moment où celle-ci commence son festin, la mante et les bousiers se vengent et la tuent. Tous les insectes organisent des funérailles pour emporter le gracieux Éphémère à sa dernière demeure sur un pétale de rose et un ver luisant s’allume pour éclairer le cortège. La nuit est tombée ; subsiste la solitude du jardin abandonné. »