Elle viendra – 24 – ‘ Instants ‘

Personne ne sait encore si tout ne vit que pour mourir ou ne meurt que pour revivre.

Borges a-t-il vraiment écrit ce poème inspiré par ses ultimes moments de vie ? Peut-être ! Ou peut-être pas !

Qu’importe ! Rien n’interdit d’imaginer notre vieux maître, si curieux, si sympathique, le dictant à un des étudiants qui remplissaient régulièrement auprès de lui – et avec délectation – la fonction de « lecteur ».

Tout invite à l’adopter celui qui, au même âge ou presque que l’auteur, trouve modestement à travers ses évocations un miroir où plonger son propre regard introspectif.

Si je pouvais de nouveau vivre ma vie,
dans la prochaine je tâcherais de commettre plus d’erreurs.
Je ne chercherais pas à être aussi méticuleux, je me relacherais plus.
Je serais plus bête que je ne l’ai été,
en fait je prendrais très peu de choses au sérieux.
Je mènerais une vie moins hygiénique.
Je courrais plus de risques,
je voyagerais plus,
je contemplerais plus de crépuscules,
j’escaladerais plus de montagnes, je nagerais dans plus de rivières.
J’irais dans plus de lieux où je ne suis jamais allé,
je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves,
j’aurais plus de problèmes réels et moins d’imaginaires.

J’ai été, moi, l’une de ces personnes qui vivent sagement
et pleinement chaque minute de leur vie ;
bien sûr, j’ai eu des moments de joie.
Mais si je pouvais revenir en arrière, j’essaierais
de n’avoir que de bons moments.

Au cas où vous ne le sauriez pas, c’est de cela qu’est faite la vie,
seulement de moments ; ne laisse pas le présent t’échapper.

J’étais, moi, de ceux qui jamais
ne se déplacent sans un thermomètre,
un bol d’eau chaude,
un parapluie et un parachute ;
si je pouvais revivre ma vie, je voyagerais plus léger.

Si je pouvais revivre ma vie
je commencerais d’aller pieds nus au début
du printemps
et pieds nus je continuerais jusqu’au bout de l’automne.
Je ferais plus de tours de manège,
je contemplerais plus d’aurores,
et je jouerais avec plus d’enfants,
si j’avais encore une fois la vie devant moi.

Mais voyez-vous, j’ai 85 ans…
et je sais que je me meurs.

Elle viendra – 18 – ‘Nocturne’

1, Place Léon-Paul Fargue – Paris 6ème

Léon-Paul Fargue est fait pour traverser ingénument, protégé par son rêve mélancolique, les plus tumultueux événements.  (Jean Zay)

‘Nocturne’

Un long bras timbré d’or glisse du haut des arbres
Et commence à descendre et tinte dans les branches.
Les fleurs et les feuilles se pressent et s’entendent.
J’ai vu l’orvet glisser dans la douceur du soir.
Diane sur l’étang se penche et met son masque.
Un soulier de satin court dans la clairière
Comme un rappel du ciel qui réjouit l’horizon.
Les barques de la nuit sont prêtes à partir.
D’autres viendront s’asseoir sur la chaise de fer.
D’autres verront cela quand je ne serai plus.
La lumière oubliera ceux qui l’ont tant aimée.

Nul appel ne viendra rallumer nos visages.
Nul sanglot ne fera retentir notre amour.
Nos fenêtres seront éteintes.
Un couple d’étrangers longera la rue grise.
Les voix
D’autres voix chanteront, d’autres yeux pleureront
Dans une maison neuve.
Tout sera consommé, tout sera pardonné,
La peine sera fraîche et la forêt nouvelle,
Et peut-être qu’un jour, pour de nouveaux amis,
Dieu tiendra ce bonheur qu’il nous avait promis.

Léon-Paul Fargue 1876-1947 (Photo Man Ray)

 

in L’intransigeant du 18 juin 1932

Elle viendra – 15 – Dernier regard

Toute confidence exige d’être méritée. (Jean-Claude Pirotte – Cavale)

Même si tout s’arrêtait là… 

Même si tout s’arrêtait là,
Au dernier souffle, à la fosse, à la cendre,
Même s’il me fallait descendre
Ces escaliers qui ne conduisent nulle part,

Cela valait la peine d’être né,
D’avoir bu à longs traits le vin de l’existence,
D’avoir connu des joies et des douleurs intenses,
D’avoir aimé, d’avoir lutté, d’avoir pleuré.

Je n’ai pourtant pas fait des étincelles,
Rien que ces choses que l’on dit très ordinaires.
Mes fautes ne sont pas des actes mais des manques.
Je confesse médiocrité.

Mais j’ai parfois marché sur l’eau, flotté dans l’air,
Je me suis vu sur la plus haute vague,
J’ai respiré un peu d’éternité.

Liliane Wouters –  Belgique 1930-2016

.

in Le livre du soufi (Le Taillis Pré – 2009) 

Elle viendra – 14 – ‘Mourir de mourir’

Deux poèmes extraits de :

 

J’arrive au bord de la falaise,
c’est la terminaison du temps.
Mes derniers pas sur la planète
ne font pas retourner l’oiseau.

Jamais le jour ne fut si beau
avec ses arbres que mordorent
les automnes et les crépuscules.

Nous déjeunons sous un reste d’ombrage
parmi les brises au langage inaudible
en qui se perd le peu que nous disons.

Le ciel n’est plus voilé que dans nos yeux.
Laissons voguer l’abeille encore
quand déjà ce n’est plus pour nous.

Jean Grosjean 1912-2006

Adieu le cornouiller sanguin,
le muflier rouge sur la pente,
l’éventail du mirobolant,
les degrés de l’escalier courbe
et l’art du chemin transversal.
.
Les sueurs, les travaux et les pluies
n’ont donc fait ce jardin tranquille
avec son balustre à sédum
entre la rose et les fraisiers
que pour le quitter comme un rêve.
.
Le vent caressait les feuillages
ici moins tristement qu’ailleurs.
.

Quitter ce lieu me fend le cœur
et c’est de mourir que je meurs.

Elle viendra ! – 1 – ‘Qui est-elle ?’

Qui ne voit pas la mort en rose est affecté d’un daltonisme du cœur.

Émile Cioran

L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie.

Spinoza – ‘Éthique’

Gustav Klimt Mort et Vie (vers 1910) – Leopold Museum, Vienne, Autriche 

Barbara chante

« La Mort »

La Mort

Qui est cette femme qui marche dans les rues,
Où va-t-elle ?
Dans la nuit brouillard où souffle un hiver glacé,
Que fait-elle ?
Cachée par un grand foulard de soie,
A peine si l’on aperçoit la forme de son visage,
La ville est un désert blanc,
Qu’elle traverse comme une ombre,
Irréelle,

Qui est cette femme qui marche dans les rues,
Qui est-elle ?
A quel rendez-vous d’amour mystérieux,
Se rend-elle ?
Elle vient d’entrer dessous un porche,
Et lentement, prend l’escalier,
Où va-t-elle ?
Une porte s’est ouverte,
Elle est entrée sans frapper,
Devant elle,

Sur un grand lit, un homme est couché,
Il lui dit : « je t’attendais,
Ma cruelle »,
Dans la chambre où rien ne bouge,
Elle a tiré les rideaux,
Sur un coussin de soie rouge,
Elle a posé son manteau,
Et belle comme une épousée,
Dans sa longue robe blanche,
En dentelle,
Elle s’est penchée sur lui, qui semblait émerveillé,
Que dit-elle ?

Elle a reprit l’escalier, elle est ressortit dans les rues,
Où va cette femme, en dentelles ?
Qui est cette femme ?
Elle est belle,
C’est la dernière épousée,
Celle qui vient sans qu’on l’appelle,
La fidèle,
C’est l’épouse de la dernière heure,
Celle qui vient lorsque l’on pleure,
La cruelle,

C’est la mort, la mort qui marche dans les rues,
Méfie-toi,
Referme bien tes fenêtres,
Que jamais elle ne pénètre chez toi,
Cette femme, c’est la mort,
La mort, la mort…

Barbara 1930-1997

 

O la fin du voyage…!

« La casa sul mare »

La maison sur la mer

Le voyage prend fin ici :
dans les soucis mesquins qui divisent
l’âme qui ne sait plus émettre un cri.
À présent les minutes sont égales et fixes
comme les tours de roue de la pompe.
Un tour : une montée d’eau qui résonne.
Un autre, nouvelle eau, parfois un grincement.

Le voyage prend fin sur cette plage
que harcèlent les flots patients.
Rien ne dévoile, sinon des fumées paresseuses,
le rivage que tissent de conques
les vents bénins : et rarement se montre
dans la bonace muette
entre les îles d’air migratrices
la Capria, ou la Corse échineuse.

Tu demandes si tout s’évanouit ainsi
dans cette brume de souvenirs ;
si dans l’heure qui somnole ou si dans le soupir
du récif s’accomplit tout destin.
Je voudrais te dire non, et qu’approche
l’heure où tu passeras au-delà du temps ;
peut-être seul qui le veut s’infinise,
et cela tu le pourras, qui sait ? moi non.
Pour la plupart, je pense, il n’y a pas de salut,
mais certains bouleversent tout dessein,
franchissent la passe, se retrouvent tels qu’ils ont voulu.

Avant de renoncer je voudrais t’indiquer
cette voie d’évasion
fugace comme dans les champs houleux
de la mer l’écume ou la ride.
Je te donne aussi mon avare espérance.
Pour des jours neufs, trop las, je ne sais plus la nourrir ;
je l’offre en gage à ton sort : qu’il te sauve.

Le chemin prend fin sur ces rives
que ronge la marée d’un mouvement alterné.
Ton cœur proche qui ne m’entend pas
lève l’ancre déjà peut-être pour l’éternité.

Eugenio Montale (1896-1981)
Eugenio Montale (1896-1981)

Eugenio Montale  (Prix Nobel de Littérature 1975)       (Extrait de « Os de Seiche » – Poésie Gallimard)

Montale - Ossi di Seppia
Recueil de poèmes composés entre 1916 et 1927 – Première publication en 1925