
Éloge de l’ombre (1969)
Quand Jorge Luis Borges publie ce poème en 1969, la maladie ophtalmique qui ne cesse de progresser négativement depuis son enfance, l’a maintenant condamné à une forme de quasi cécité. Il est contraint de solliciter plus souvent ses nombreux lecteurs et doit désormais dicter ses textes, à sa mère parfois, et, plus souvent, à ses secrétaires.
Cette « ombre » qui lui est imposée, le grand poète a décidé de ne pas la recevoir comme une nuit terrifiante. Il préfère ne pas entrer dans une vaine lutte et choisit d’accueillir avec une heureuse résignation cette pénombre sereine qui « coule sur une pente douce ». Ce poème en est un émouvant témoignage.
Éloge de l'ombre
La vieillesse (c'est le nom que les autres lui donnent)
peut être le temps de notre bonheur.
La bête est morte ou presque morte.
Restent l'homme et son âme.
Je vis parmi des formes lumineuses et vagues
qui ne sont pas encore la ténèbre.
Buenos Aires,
qui jadis se déchirait en banlieues
vers la plaine incessante,
est redevenue la Recoleta, le Retiro,
les rues incertaines de l'Once
et les vieilles maisons précaires
que nous appelons toujours le Sud.
Tout au long de ma vie les choses furent trop nombreuses ;
Démocrite d'Abdère s'arracha les yeux pour penser ;
le temps a été mon Démocrite.
Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ;
elle coule sur une pente douce
et ressemble à l'éternité.
Mes amis n'ont pas de visage,
les femmes sont ce qu'elles furent il y a déjà tant d'années,
je ne sais pas si ce coin de rue a changé,
il n'y a pas de lettres sur les pages des livres.
Tout ceci devrait m'effrayer,
mais c'est une douceur, un retour.
Il y a des générations de textes sur la terre ;
je n'en aurai lu que quelques-uns,
ceux que je continue à lire dans la mémoire,
à lire et à transformer.
Du sud, de l'est, de l'ouest, du nord,
convergent les chemins qui m'ont conduit
à mon centre secret.
Ces chemins ont été des échos et des pas,
des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections,
des jours et des nuits,
des demi-rêves et des rêves,
chaque infime instant de la veille
et des veilles du monde,
la ferme épée du Danois et la lune du Persan,
les actes des morts, l'amour partagé, les mots,
Emerson et la neige et tant de choses.
Maintenant je peux les oublier. J'arrive à mon centre,
à mon algèbre et à ma clef,
à mon miroir.
Bientôt je saurai qui je suis.

Un génie. Et l’admiration que tu lui portes est si évidente dans ta magnifique mise en voix…
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J’aime énormément Borges. Longtemps je me suis amusé à imaginer être un de ses lecteurs. Quel bonheur cela devait être de se faire interrompre par lui pour recevoir en direct les commentaires que pouvaient lui inspirer les phrases de l’auteur du jour…
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Merveille… Merci Lelius…
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Borges ouvre toujours un univers sensible où chacun finalement trouve une résonance personnelle. La merveille, me semble-t-il, chez lui, c’est la simplicité et la sincérité avec laquelle il nous transmet tant de profondeur.
Merci Francine d’avoir accueilli si généreusement mon choix.
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Magnifique poème. Merci Lelius…
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Merci Domi ! Comme vous l’aurez constaté une fois encore je suis toujours très proche de ce passeur multidimensionnel qu’est Borges. Peut-être parce qu’il me rappelle sans cesse que le siège principal de l’intelligence c’est le cœur.
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J’ai appris grâce à vous que Borges était presque aveugle. Faire l’éloge de l’ombre, c’est une preuve d’optimisme et de foi dans la vie. Grâce à vous, je me suis plongée dans Le livre des êtres imaginaires car c’était le seul titre de Borges disponible dans la librairie que je fréquente. Comme je suis passionnée de livres anciens et de mythologie, j’ai savouré ce curieux petit ouvrage. J’ai suggéré à mon libraire un réapprovisionnement en titres de cet auteur important. Merci Lelius.
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Vous voilà une « aficionada » de ce cher Borges… Vous ne devriez pas le regretter. 🤓
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Il y a tant et tant d’auteurs et de titres à découvrir. Quand j’étais bibliothécaire, je disais souvent aux lecteurs ou aux groupes d’enfants « La plus grande qualité d’un bibliothécaire, c’est l’humilité »
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