‘Le huitième jour de la semaine’

Ah ne m’enlevez pas la poésie, elle m’est plus précieuse que la vie, elle est la vie même, révélée, sortie par deux mains d’or des eaux du néant, ruisselante au soleil.

Christian Bobin – « La grande vie » (2014)

A la mémoire de Christian Bobin
parti vers le « Très haut » ce 23 novembre.

Le huitième jour de la semaine  (extrait)                                                                 

Lettre oubliée entre deux pages

Il y a ce soir une douceur semblable à celle qui régnait dans le parc du musée Rodin, le jour où nous sommes allés dans le plus délicieux domaine de Paris : une lumière hésitante enveloppait sa fraîcheur sous des étoffes d’air, comme pour retarder l’instant de périr. On eût dit que quelque chose allait naître, qu’un animal très fin allait traverser l’espace illimité du parc, et que le moindre bruit l’aurait fait fuir à jamais. Je parlais comme à l’accoutumée : beaucoup trop, comme chaque fois que la beauté des choses me fait souvenir de l’émerveillement de vivre, agissant en moi comme une subtile ivresse et rompant ce silence qui me sert dans le monde où je m’ennuie. Vous étiez souriante, attentive simplement à tout ce qui n’était pas vous : les statues, bien sûr, mais aussi le ciel, les arbres, et le souci jamais éteint du tout de la vie. Le huitième jour de la semaine, voyez-vous, ce doit être quelque chose comme cela : un instant où les choses s’effacent dans les fêtes qu’elles annoncent. Dans le musée, il y avait des statues de Camille Claudel. Leur grâce, fiévreuse, était celle du funambule au-dessus de l’abîme. Elles avaient échappé au double enfermement de la famille et de l’asile, subi par leur auteur. Elles disaient quelque chose sur le monde, d’une voix murmurante, douloureuse à entendre. J’ai longtemps retenu près de moi cette image de « la petite châtelaine » : ce visage d’enfant tendu vers le jour comme devant le rideau d’une scène qui tarde à se lever. Un ciel froid touchait ses épaules nues. Songez à ce visage, lorsque la nuit s’en empare : cette enfance ruinée d’un seul coup. Le manque de tout. Le manque du pain et des roses. Comment écrire, comment lire sachant cela, et que le monde se glace chaque jour un peu plus dans le noir de lui-même ? Il n’y a pas de réponse. Peut-être n’est-ce qu’ainsi – dans l’évidence de leur impuissance – que les mots commencent à nous dire quelque chose. Peut-être.

Christian Bobin (24/04/1951 – 23/11/2022)

Publié par

Lelius

La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !

16 réflexions au sujet de “‘Le huitième jour de la semaine’”

    1. Merci à toi pour cet enthousiasme toujours renouvelé à l’égard de mes petites productions. Mais ma participation est si modeste au milieu des artistes exceptionnels que je me permets de convoquer… sans demander leur avis.
      Je suis heureux qu’elles te plaisent.
      Je t’embrasse.

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    1. Cher Luigi Maria, votre aimable commentaire me touche et m’honore. Vous le savez, je suis très admiratif de votre talent, vous qui savez toujours adopter pour vos lectures le ton juste, l’équilibre indispensable entre engagement et distance comme marque d’un profond souci des diverses sensibilités de ceux qui vous écoutent.
      Merci de votre encouragement !
      Et merci encore pour vos publications qui me rapprochent de cette langue italienne que j’aime tant et dont je suis, hélas, si loin désormais.
      Mes plus cordiales salutations.

      J’aime

  1. Merci pour cette lecture si belle d’un auteur parmi mes préférés que je vais regretter comme nombreux de ses lecteurs. La musique et le lieu nous font sentir encore sa présence. Merci Lelius pour chacun de vos billets et celui-ci en particulier !

    Aimé par 1 personne

    1. Je sais que nous partageons depuis longtemps un profond attachement à Christian Bobin et suis persuadé que votre tristesse rejoint aujourd’hui la mienne. Mais à l’évidence nous n’avons pas fini de faire d’heureux voyages spirituels à travers ses mots…
      Merci d’avoir apprécié mon petit montage en sa mémoire !

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  2. Je perds un de mes compagnons de route. Vous savez, ces ombres fidèles attachées à votre pas, que l’on ne sait pas toujours là. Et puis un article ou un livre qui traîne (traîne?) sur la table… et une phrase lue vient éclairer votre journée… Christian Bobin m’a aidée à accompagner mon frère dans sa maladie si difficile à vivre entre hôpital et maison. Jusqu’à la fin. Des petites phrases de Bobin que je lui écrivais pour donner un sens à sa journée… alors voilà tout ce qu’il a écrit, dit, nous reste. Mais lui s’est envolé tel un oiseau et s’est posé dans l’arbre que son père contemplait… il nous a laissé un brin de son muguet rouge. Merci Christian Bobin.

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