Musiques à l’ombre – 17 – Bonheur !

J-S. Bach 1685-1750

Weichet nur, betrübte Schatten (Dissipez-vous, ombres lugubres !)

Tout droit sortie d’une cantate de Jean-Sébastien Bach, on s’attendrait à ce que pareille injonction soit chantée par la voix unifiée et profonde d’un choeur nombreux et enthousiaste, et pourtant… C’est à une seule voix de soprano, juvénile et fraîche, que le Cantor a confié cet appel déterminé au bonheur.

Ni sa modestie, ni son inspiration profane, n’entament la beauté de cette cantate BWV 202, l’une des plus populaires du Maître, écrite pour soprano soliste avec hautbois, cordes et continuo.
Comme le texte l’indique, elle a été écrite pour la célébration d’un mariage. Et si son style a laissé penser aux historiens qu’elle fut composée dans les années 1717-1723, lorsque Bach était à Cöthen, les recherches récentes la situeraient plutôt à une période plus ancienne, quand notre jeune compositeur était employé comme organiste à Weimar.

Le chef d’orchestre américain, directeur musical du Boston Baroque, Martin Pearlman, résume si justement l’atmosphère heureuse de cette cantate qu’il serait dommage, avant de se laisser aller au plaisir de la musique,  de ne pas lui donner un instant la parole :

La cantate s’ouvre au milieu d’« ombres sombres, de givre et de vents », tandis que des arpèges ascendants des cordes créent une atmosphère brumeuse et que le hautbois et la soprano solos tissent un contrepoint tortueux et harmoniquement changeant.
Alors que l’atmosphère s’éclaircit et que le monde renaît, la cantate se tourne vers des pensées de printemps et d’amour, et la musique devient plus simple et plus dansante.
L’œuvre se termine par une véritable danse, une joyeuse gavotte, dans laquelle la soprano ne chante que dans la section médiane, où elle orne l’air de la danse :
« Dans le contentement, puissiez-vous voir mille jours lumineux de bonheur. »

Cantate BWV 202 
Weichet nur, betrübte Schatten
Dissipez-vous, ombres lugubres

Netherlands Bach Society
Sayuri Yamagata, violon & direction
Julia Doyle, soprano

1.       Aria

Weichet nur, betrübte Schatten,
Dissipez-vous, ombres lugubres,
Frost und Winde, geht zur Ruh!
Gel et vent, reposez-vous !
Florens Lust
Le plaisir de Flora
Will der Brust
Accordera à nos cœurs
Nichts als frohes Glück verstatten,
Rien d’autre qu’un joyeux bonheur,
Denn sie träget Blumen zu.
Car elle arrive en portant des fleurs.

2.       Récitatif

Die Welt wird wieder neu,
Le monde redevient nouveau encore,
Auf Bergen und in Gründen
Sur les collines et dans les vallées
Will sich die Anmut doppelt schön verbinden,
Le charme se joindra avec une beauté double,
Der Tag ist von der Kälte frei.
Le jour est libéré de toute fraîcheur. 

3.        Aria

Phoebus eilt mit schnellen Pferden
Phébus se hâte avec ses chevaux rapides
Durch die neugeborne Welt.
À travers le monde nouveau-né.
Ja, weil sie ihm wohlgefällt,
Oui, puisque ceci le charme tant,
Will er selbst ein Buhler werden.
Il veut lui-même devenir un amant.

4.        Récitatif

Drum sucht auch Amor sein Vergnügen,
Donc Amour cherche aussi son plaisir,
Wenn Purpur in den Wiesen lacht,
Quand la pourpre rit dans les prairies,
Wenn Florens Pracht sich herrlich macht,
Quand la splendeur de Flora devient glorieuse,
Und wenn in seinem Reich,
Et quand dans son royaume
Den schönen Blumen gleich,
Comme les fleurs magnifiques
Auch Herzen feurig siegen.
Les cœurs sont aussi victorieux dans leur ardeur.

5.        Aria

 Wenn die Frühlingslüfte streichen
Quand la brise du printemps passe
Und durch bunte Felder wehn,
Et souffle à travers les prairies colorées,
Pflegt auch Amor auszuschleichen,
Amour souvent a aussi l’habitude de s’esquiver,
Um nach seinem Schmuck zu sehn,
Pour voir ce qui est sa gloire
Welcher, glaubt man, dieser ist,
Et cela, on le sait, c’est
Dass ein Herz das andre küsst.
Qu’un cœur en embrasse un autre. 

6.        Récitatif

Und dieses ist das Glücke,
Et c’est le bonheur,
Dass durch ein hohes Gunstgeschicke
Quand grâce à un sort très favorable
Zwei Seelen einen Schmuck erlanget,
Deux âmes obtiennent un tel trésor,
An dem viel Heil und Segen pranget.
Qui resplendit de prospérité et de bénédiction.

7.        Aria

 Sich üben im Lieben,
S’exercer à l’amour,
In Scherzen sich herzen
Plaisanter tendrement,
Ist besser als Florens vergängliche Lust.
Est meilleur que les plaisirs qui se fanent de Flora.
Hier quellen die Wellen,
Ici les vagues coulent,
Hier lachen und wachen
Ici rient et veillent
Die siegenden Palmen auf Lippen und Brust.
Les palmes de la victoire sur les lèvres et les seins

8.        Récitatif

So sei das Band der keuschen Liebe,
Puisse le lien d’un chaste amour,
Verlobte Zwei,
Couple de fiancés,
Vom Unbestand des Wechsels frei!
Être libre de l’inconstance du changement !
Kein jäher Fall
Qu’aucun accident soudain
Noch Donnerknall
Ni de coup de tonnerre
Erschrecke die verliebten Triebe!
Ne troublent vos désirs amoureux !

9.        Aria (Gavotte)

 Sehet in Zufriedenheit
Voyez dans le contentement
Tausend helle Wohlfahrtstage,
Un millier de jours brillants et heureux,
Dass bald bei der Folgezeit
Pour que bientôt dans l’avenir
Eure Liebe Blumen trage!
Votre amour puisse porter un fruit !

Textes : Bach Cantatas Website

Musiques à l’ombre – 5 – Dichotomie des sommets

Il est facile de croire, facile de ne pas croire. Ce qui est dur c’est de ne pas croire à son incroyance.

Arthur Koestler

J-S. Bach 1685-1750

Ciel ou soleil, qu’importe ! Lorsque c’est la musique de Jean-Sébastien Bach qui la conduit, la lumière que chacun choisit de laisser pénétrer l’ombre où il se réfugie ne s’exonère jamais de l’énergie spirituelle qui lui confère son incomparable éclat.

Dieu sait, n’est-ce pas, pour paraphraser Cioran, combien son illustre promoteur aura contribué à l’incontestable succès qui est le sien. Dichotomie des sommets !

1. Chœur
Ach Herr, mich armen Sünder
Straf nicht in deinem Zorn,
Dein’ ernsten Grimm doch linder,
Sonst ist’s mit mir verlorn.
Ach Herr, wollst mir vergeben
Mein Sünd und gnädig sein,
Daß ich mag ewig leben,
Entfliehn der Höllenpein.
.
Seigneur, ne me punis pas dans ta colère, moi qui ne suis qu’un pauvre pécheur. Apaise donc ta rage sévère, sinon pour moi, tout est perdu. Seigneur veuille me pardonner mes péchés et m’être indulgent, que je puisse connaître la vie éternelle et échapper aux tourments de l’enfer.

2. Récitatif (Ténor)
Ach heile mich, du Arzt der Seelen,
Ich bin sehr krank und schwach;
Man möchte die Gebeine zählen,
So jämmerlich hat mich mein Ungemach,
Mein Kreuz und Leiden zugericht;
Das Angesicht Ist ganz von Tränen aufgeschwollen,
Die, schnellen Fluten gleich, von Wangen abwärts rollen.
Der Seele ist von Schrecken angst und bange;
Ach, du Herr, wie so lange?
.
Soigne-moi, toi le médecin des âmes. Je suis vraiment très faible et très malade ; on pourrait compter mes os, tant mon malheur, ma croix et mes souffrances m’ont rendu pitoyable ; Mon visage est gonflé de larmes qui se déversent sur mes joues comme des torrents rapides. Mon âme est pleine d’effroi, d’angoisse et d’inquiétude ; Jusques à quand Seigneur ?

3. Aria (Ténor)
Tröste mir, Jesu, mein Gemüte,
Sonst versink ich in den Tod,
Hilf mir, hilf mir durch deine Güte
Aus der großen Seelennot!
Denn im Tod ist alles stille,
Da gedenkt man deiner nicht.
Liebster Jesu, ist’s dein Wille,
So erfreu mein Angesicht!
.
Réconforte mon être, Jésus, sinon je vais m’abandonner à la mort. Aide-moi, aide-moi par ta bonté à sortir de telles angoisses ! Car dans la mort tout est silence et nul n’a souvenir de toi. Jésus, mon bien-aimé, si telle est ta volonté, viens réjouir mon regard.

4. Récitatif (Alto)
Ich bin von Seufzen müde,
Mein Geist hat weder Kraft noch Macht,
Weil ich die ganze Nacht
Oft ohne Seelenruh und Friede
In großem Schweiß und Tränen liege.
Ich gräme mich fast tot und bin vor Trauern alt,
Denn meine Angst ist mannigfalt.
.
Je suis las de soupirer, mon esprit n’a plus ni force ni pouvoir car je passe souvent la nuit entière sans connaître le repos, ni la paix, dans la sueur et les larmes. Je meurs presque de chagrin et je vieillis de tristesse car mes peurs sont multiples.

5. Aria (Basse)
Weicht, all ihr Übeltäter,
Mein Jesus tröstet mich!
Er läßt nach Tränen und nach Weinen
Die Freudensonne wieder scheinen;
Das Trübsalswetter ändert sich,
Die Feinde müssen plötzlich fallen
Und ihre Pfeile rückwärts prallen.
.
Éloignez-vous tous les malfaiteurs. Jésus vient me réconforter ! Il fait à nouveau briller le soleil de la joie après tant de larmes et de pleurs ; le temps du trouble se dissipe. Les ennemis tombent soudainement et leurs flèches se retournent contre eux.

6. Choral
Ehr sei ins Himmels Throne
Mit hohem Ruhm und Preis
Dem Vater und dem Sohne
Und auch zu gleicher Weis
Dem Heilgen Geist mit Ehren
In alle Ewigkeit,
Der woll uns all’n bescheren
Die ewge Seligkeit.
.
Gloire au trône des Cieux, honneur et louange, au Père et au Fils et de la même manière au Saint-Esprit pour les siècles des siècles ; Qu’il veuille nous accorder à tous le bonheur éternel.

*Textes originaux et traduction : « bach-cantatas.com »