
Par l’habile croisement de deux poèmes empruntés chacun à ces artistes de légende, la chanteuse dano-américaine – et très argentine – Annelise Skovmand* établit un dialogue harmonieux aussi inattendu qu’attachant entre les deux auteurs.
Dans cet échange artistique délicatement souligné par la guitare de Pablo Gonzalez Jazey*, la rugosité de Bukowski et la lucidité de Joni Mitchell partagent une même urgence : capturer la solitude viscérale de l’individu au cœur de la mégapole moderne. Tous les deux, l’un par la gouaille désabusée de la poésie urbaine, l’autre par la grâce mélancolique de la chanson folk, dressent un portrait sans fard des rouages mécaniques de la ville, transformant l’aliénation quotidienne en un espace de résistance poétique et de vérité nue.
En intercalant habilement la chanson « Nathan La Franeer » de Joni Mitchell dans le poème de Charles Bukowski, « A poem is a city », notre soprano donne corps à cette confrontation délicate entre la sensibilité poétique et la froideur implacable d’un environnement urbain écrasant.
Une voix, une diction, une interprétation, une chaude musicalité, à nous faire aimer (presque) les épouvantables tumultes des villes…
* Annelise Skovmand et Pablo Gonzalez Jazey forment le duo ROSA INCAICA
- Charles Bukowski - A poem is a city
a poem is a city filled with streets and sewers
filled with saints, heroes, beggars, madmen,
filled with banality and booze,
filled with rain and thunder and periods of
drought, a poem is a city at war,
a poem is a city burning,
a poem is a city under guns
its barbershops filled with cynical drunks,
a poem is a city where God rides naked
through the streets like Lady Godiva,
where dogs bark at night, and chase away
the flag; a poem is a city of poets,
most of them quite similar
and envious and bitter…
a poem is this city now,
50 miles from nowhere,
9:09 in the morning,
the tast of liquor and cigarettes,
no police, no lovers, walking the streets,
this poem, this city, closing its doors,
barricaded, almost empty,
mournful without tears, aging without pity,
the hardrock mountains,
the ocean like a lavender flame,
a moon destitute of greatness,
a small music from broken windows…
- Joni Mitchell - Nathan La Franeer
I hired a coach to take me from confusion to the plane
And though we shared a common space I know I'll never meet again
The driver with his eyebrows furrowed in the rear-view mirror
I read his name and it was plainly written Nathan La Franeer
I asked him would he hurry
But we crawled the canyons slowly
Through the buyers and the sellers
Through the burglar bells and the wishing wells
With gangs and girly shows
The ghostly garden grows
The cars and buses bustled thru the bedlam of the day
I looked through window-glass at streets and Nathan grumbled at the grey
I saw an aging cripple selling Superman balloons
The city grated through chrome-plate
The clock struck slowly half-past-noon
Through the tunnel tiled and turning
Into daylight once again I am escaping
Once again goodbye
To symphonies and dirty trees
With parks and plastic clothes
The ghostly garden grows
He asked me for a dollar more
He cursed me to my face
He hated everyone who paid to ride
And share his common space
I picked my bags up from the curb
And stumbled to the door
Another man reached out his hand
Another hand reached out for more
And I filled it full of silver
And I left the fingers counting
And the sky goes on forever
Without meter maids and peace parades
You feed it all your woes
The ghostly garden grows
You feed it all your woes
The ghostly garden grows
- Charles Bukowski - A poem is a city (reprise et fin)
a poem is a city, a poem is a nation,
a poem is the world…
and now I stick this under glass
for the mad editor’s scrutiny,
and night is elsewhere
and faint gray ladies stand in line,
dog follows dog to estuary,
the trumpets bring on gallows
as small men rant at things
they cannot do.
- Charles Bukowski – Un poème est une ville (Trad. Éric Dejaeger)
un poème est une ville remplie de rues et d’égouts
remplie de saints, de héros, de mendiants, d’aliénés,
remplie de banalité et d’ivrognerie,
remplie de pluie et de tonnerre et de périodes de
sécheresse, un poème est une ville en guerre,
un poème est une ville qui demande pourquoi à une horloge,
un poème est une ville en flammes,
un poème est une ville en armes
ses salons de coiffure pour hommes remplis d’ivrognes cyniques,
un poème est une ville où Dieu chevauche nu
le long des rues comme Lady Godiva,
où les chiens aboient la nuit, et pourchassent
le drapeau ; un poème est une ville de poètes,
la plupart assez semblables
et envieux et aigris…
un poème est cette ville maintenant,
à 50 miles de nulle part,
à 9H09 du matin,
le goût de l’alcool et des cigarettes,
pas de police, pas d’amoureux, marchant dans les rues,
ce poème, cette ville, fermant ses portes,
barricadée, presque vide,
funèbre sans larmes, vieillissante sans pitié,
les montagnes de roche dure,
l’océan comme une flamme de lavande,
une lune dénuée de grandeur,
une petite musique venue des vitres brisées…
- Joni Mitchell - Nathan La Franeer
J’ai pris un chauffeur pour me sortir de la confusion et m’emmener à l’avion
Et bien qu’on ait partagé un même espace, je sais que je ne reverrai jamais
Le chauffeur, les sourcils froncés, dans le rétroviseur
J’ai lu son nom : il était clairement écrit « Nathan La Franeer »
Je lui ai demandé s’il pouvait se dépêcher
Mais on a avancé lentement à travers les canyons
Au milieu des acheteurs et des vendeurs
Au milieu des alarmes anti-effraction et des puits à désirs
Entre les gangs et les spectacles de filles
Le jardin fantomatique s’étend
Les voitures et les bus se bousculaient dans le tumulte de la journée
Je regardais les rues à travers la vitre et Nathan maugréait face à la grisaille
J’ai vu un vieillard infirme vendre des ballons à l’effigie de Superman
La ville grinçait à travers ses chromes
L’horloge sonna lentement midi et demi
À travers le tunnel carrelé et sinueux
Je m’échappe à nouveau vers la lumière du jour
Encore une fois, adieu
Aux symphonies et aux arbres sales
Avec les parcs et les vêtements en plastique
Le jardin fantomatique s’étend
Il m’a demandé un dollar de plus
Il m’a maudit en face
Il détestait tous ceux qui payaient pour monter
Et partager son espace commun
J’ai ramassé mes sacs sur le trottoir
Et j’ai titubé jusqu’à la porte
Un autre homme a tendu la main
Une autre main s’est tendue pour en demander plus
Et je l’ai remplie d’argent
Et j’ai laissé les doigts compter
Et le ciel s’étend à l’infini
Sans agents de stationnement ni marches pour la paix
Tu lui donnes tous tes malheurs
Le jardin fantomatique grandit
Tu lui donnes tous tes malheurs
Le jardin fantomatique grandit
- Charles Bukowski - Un poème est une ville (reprise et fin)
un poème est une ville, un poème est une nation,
un poème est le monde…
et maintenant je fourre ceci sous verre
pour l’examen minutieux de l’éditeur fou,
et la nuit est partout
et de pâles dames grises se tiennent en file,
un chien suit un chien jusque l’estuaire,
les trompettes appellent le gibet,
alors que de petits hommes glosent sur des choses
qu’ils ne peuvent pas faire.
