Elle viendra – 19 – Préférence partagée

Emily sait quelque chose que les autres ne savent pas. Elle sait que nous n’aimerons jamais plus d’une poignée de personnes et que cette poignée peut à tout moment être dispersée, comme les aigrettes du pissenlit, par le souffle innocent de la mort. Elle sait aussi que l’écriture est l’ange de la résurrection.

Christian Bobin – La dame blanche (Gallimard / ‘L’un et l’autre’ – 2007)

Kitty Kielland (Norvège 1843–1914) – Un soir à Stokkavannet – 1890.
J’aime mieux me souvenir d’un Couchant
Que jouir d’une Aurore
Bien que l’un soit superbe oubli
Et l’autre réel.
.

Car il y a dans le départ un Drame
Que rester ne peut offrir –
Mourir divinement en une fois le soir –
Est plus aisé que décliner –

Emily Dickinson
Amherst (Massachusetts) 1830-1886

I’d rather recollect a setting
Than own a rising sun
Though one is beautiful forgetting—
And true the other one.

Because in going is a Drama
Staying cannot confer
To die divinely once a Twilight—
Than wane is easier—

in Car l’adieu c’est la nuit – Poésie Gallimard – 2007
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Malroux.

Morte pour la beauté…

Franck Duveneck - Tomb effigy of Elizabeth Boott Duveneck - 1891
Franck Duveneck – Tomb effigy of Elizabeth Boott Duveneck – 1891

I Died for Beauty, but was Scarce

I died for beauty, but was scarce
Adjusted in the tomb,
When one who died for truth was lain
In an adjoining room.

He questioned softly why I failed?
« For beauty, » I replied.
« And I for truth, -the two are one;
We brethren are, » he said.

And so, as kinsmen met a night,
We talked between the rooms,
Until the moss had reached our lips,
And covered up our names.

Emily Dickinson (« Time and Eternity »)

emily-dickinson
Emily Dickinson (1830-1886)

J’étais morte pour la beauté, mais à peine
Étais-je installée dans la tombe
Qu’un autre, mort pour la vérité,
Fut mis dans une chambre à côté —

Doucement il demanda pourquoi j’étais «tombée» ;
«Pour la beauté», répondis-je —
«Et moi, pour la vérité, c’est tout un —
Nous sommes frère et sœur», dit-il —

Et ainsi, comme des parents rencontrés la nuit,
Nous parlions d’une chambre à l’autre —
Jusqu’à ce que la mousse atteignît nos lèvres —
Et recouvrît — nos noms —

Traduction Charlotte Melançon