Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Un mot, n’importe lequel, se présente comme un faisceau de sens, au lieu de se concentrer en un point donné, se projette dans diverses directions. En prononçant « soleil », nous effectuons une sorte de voyage immense dont nous avons une telle habitude que nous le parcourons comme en rêve.
Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. Ce dernier se révèle alors à nous d’une étendue bien plus vaste que nous ne l’imaginions, et nous nous souvenons soudain que parler veut dire : se trouver toujours en chemin.
Ossip Mandelstam – 1891-1938
‘Entretien sur Dante’ – 1933 (Traduction de Jean-Claude Schneider)
La terre est nue, et l’âme hurle à l’horizon pâle comme une louve famélique. Que cherches-tu, poète, dans le couchant ?
amère marche, car le chemin est lourd à mon cœur ! le vent glacé, et la nuit qui survient, et l’amertume de la distance !… Sur le chemin blanc
quelques arbres transis font une tache noire ; sur les monts lointains il y a de l’or et du sang… Le soleil est mort… Que cherches-tu, poète, dans le couchant ?
« Galeries » in ‘Champs de Castille, précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi de Poésies de la guerre’ – Préface de Claude Esteban – Traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé – (Gallimard)
Antonio Machado Séville 1875 – Collioure 1939
Desnuda está la tierra.
Desnuda está la tierra, y el alma aúlla al horizonte pálido como loba famélica. ¿Qué buscas, poeta, en el ocaso?
¡Amargo caminar, porque el camino pesa en el corazón! ¡El viento helado, y la noche que llega, y la amargura de la distancia!… En el camino blanco
algunos yertos árboles negrean; en los montes lejanos hay oro y sangre… El sol murió… ¿Qué buscas, poeta, en el ocaso?
Je regardais depuis l’autel
Le long chemin aux ailes.
Faut-il avoir quelques gènes slaves pour se complaire à cette légendaire nostalgie indéfinissable de l’âme russe ?
Il n’est pas indispensable que le grand Est ait pris quelque part à sa généalogie personnelle pour qu’on aime à se prélasser dans la rêverie mélancolique des mélodies russes où flotte souvent un parfum de fataliste résignation à son propre sort. Un romantisme qui n’a pas besoin d’être à la mode pour exister, et dont il ne faudrait pas qu’on l’appelât ‘ tristesse ‘, tant il porte en lui cette merveilleuse capacité de se métamorphoser, d’un coup, en rires tonitruants et généreux.
Elena Frolova
De cette vidéo déjà ancienne qui m’enchante toujours je ne sais presque rien, sauf que la guitare et la voix appartiennent à Elena Frolova, et que le poème est de Joseph Brodsky, écrivain russe, prix Nobel de Littérature 1987… au grand dam de l’Union Soviétique.
Brodsky disant de lui-même, avec humour : « Je suis un poète russe, un romancier anglais, et un citoyen américain ; merveilleux mélange ! ». Peut-on oublier qu’avec lui se clôt, en quelque sorte, « L’Age d’argent » des philosophes et poètes russes dont faisaient, entre autres, partie ces poétesses « maudites » que nous aimons tant, Anna Akhmatova et Marina Tsvétaëva, et qu’il admirait infiniment.
Chez nous l’heure n’est pas encore à la neige ; pour ma part, elle n’est plus au mariage… ou alors avec une gouvernante extrêmement dévouée. Cela nous priverait-il d’une bien jolie balade – avec un « l » ou deux – sur ce « chemin aux ailes », un jour de noces ?
Noces d’hiver
Je me suis mariée En plein janvier. De l’église perchée sur la colline La cloche sonnait longue et divine. Je regardais depuis l’autel Le long chemin aux ailes. J’y envoyais mon regard Qui est parti sans retard Sur cette route ailée. Ne pouvais plus le rappeler. La cloche sonnait, sonnait, Le marié me fixait, Les cierges clignotaient, Je les comptais.
Joseph Brodsky Saint-Pétersbourg 1940 – New-York 1996