Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Picasso – Arlequin 1923 / Serge Reggiani / Francis Blanche
Serge Reggiani dit Francis Blanche
‘ Arlequin assassiné ‘
Arlequin Arlequin poignardé Sur les quais du vieux Londres L’enquête est mal conduite Et Scotland Yard s’y perd On a fouillé en vain la chambre A Denton Square La dame de l’hôtel refuse de répondre On recherche un vieux clown Qui le soir du crime Réparait sur les docks Un cerceau en papier Car en effet, lui seul pourrait Nous révéler quelle était la chanson Que chantait la victime Interpol a lancé trois agents sur l’affaire
On a interrogé les amis du défunt Polichinelle à Rome Colombine à Berlin Et Pierrot, Pierrot qui faisait Du ski à Val d’Isère Tous trois ont répondu D’un air un peu bizarre Car ils savent déjà Que ce sera bientôt leur tour Ils connaissent le nom du tueur de guitare Mais pendant ce temps-là L’assassin court toujours L’assassin court encore Il s’appelle « chacun »… Chacun de nous, de vous Aux treize coins du monde Chacun a plus ou moins Dans les brouillards de Londres
La musique, ce qu’elle est : respiration. Marée. Longue caresse d’une main de sable.
Christian Bobin – Souveraineté du vide – Gallimard / Folio
Avant propos
Voici une petite série de billets estivaux consacrés à la musique. Qui, connaissant ces pages, s’en étonnerait ? Mais, puisque nos emplois du temps d’été sont plus tolérants, j’ai choisi de ne pas l’enfermer dans des extraits, de la laisser être ce qu’elle est selon la définition poétique, bien en accord avec la saison, qu’en donne Christian Bobin : « une longue caresse d’une main de sable ».
Longue, cela veut dire que, contrairement à l’accoutumé, je me suis ici autorisé le plaisir de diffuser dans leur intégralité les œuvres choisies, en m’imposant toutefois de sélectionner celles qui ne dépassent pas les 30 minutes, ou si peu – confort d’écoute oblige. Ainsi savons-nous déjà que nous serons privés des symphonies de Bruckner et de Chostakovitch ou autres Gurre-Lieder, mais, par bonheur, l’intensité du souffle n’est pas proportionnelle à sa longueur.
C’est dans la jeunesse, jeune âge du compositeur ou de l’interprète, fraîcheur juvénile du thème, que j’ai naturellement cherché cette intensité.
Et puis, comme toujours, c’est le cœur, au final, qui aura guidé mes choix.
A très vite, sous la tonnelle ou le figuier… ! Oreilles ouvertes et yeux mi-clos.
Heureux été !
∑
Musiques à l’ombre – 1 – Carnaval
Au carnaval tout le monde est jeune, même les vieillards. Au carnaval tout le monde est beau, même les laids.
Nicolaï Evreïnov (dramaturge russe – début XXème)
Colombine et Arlequin (c.1740) par Giovanni Domenico Ferretti
– Pour Robert Schumann qui compose le « Carnaval » op.9 à 23 ans, sûr désormais qu’il ne sera pas, après avoir mutilé son annulaire, le pianiste virtuose qu’il aurait voulu être,
– Pour la Commedia del’arte qui l’inspire tant et sa galerie de personnages fantasques et fantastiques qui ne quittent jamais l’enfant qui rêve et rêvera toujours en lui,
– Pour Estrella (Ernestine von Fricken) l’amoureuse qu’il abandonne et pour Chiarina (Clara Wieck) qu’il adorera sa vie durant,
– Pour le rêveur mélancolique, Eusebius, et pour Florestan, vaillant et passionné, ses deux autres lui-même qui peuplent son imaginaire,
– Pour Paganini et pour Chopin que Robert admire et qui lui inspirent ici deux petites perles musicales scintillant au milieu de cet écrin de variations romantiques.
– Pour les retrouvailles de Schumann avec lui-même, militant en chef de sa confrérie imaginaire des Compagnons de David, en marche contre les Philistins,
– Pour Eva Gevorgyan, ravissante jeune pianiste russe de 20 ans, finaliste et lauréate d’une mention spéciale au 18ème redoutable Concours International de Piano Frédéric Chopin, en 2021, qui nous gratifie d’une splendide version du « Carnaval » Opus 9, animant autour de ses doigts délicats, sous nos yeux aussi éblouis que nos oreilles sont enchantées, tous les personnages de ces « Scènes mignonnes sur quatre notes », selon le sous-titre de l’œuvre.
I. Préambule II. Pierrot III. Arlequin IV. Valse noble V. Eusebius VI. Florestan VII. Coquette VIII. Réplique IX. Sphinx (non numérotée dans la partition originale) X. Papillons XI. Asch, Scha, lettres dansantes XII. Chiarina XIII. Chopin XIV. Estrella XV. Reconnaissance XVI. Pantalon et Colombine XVII. Valse allemande XVIII. Paganini (non numérotée dans la partition originale) XIX. Aveu XX. Promenade XXI. Pause XXII. Marche des Davidsbündler contre les Philistins