Depuis que je m’habite
Hé l’oiseau, où vas-tu ?
Et toi mon rire, où te caches-tu dans cette cohue ?
Tant de chats, tant d’amours dont je cherche les noms,
tant de jours à remettre dans l’ordre,
j’ai vu un tableau si profond que je m’y suis perdu.
Manque de perspective ?
Depuis que je m’habite,
à trop être en moi je m’égare, est-ce l’âge ?
Tout devient aussi grand que le vide,
j’y perds des mots, des jours, et l’heure file.
.
En rang les mots !
En ordre les jours !
Vite, mon calendrier s’effrite,
trop de bruit dans ma tête,
ça fait désordre,
avez-vous vu mes rêves ?
.
Je voudrais être un bruit posé sur un arbre
et retenir les chants d’oiseaux.
Où sont passées les comptines d’enfance ?
La musique est en ruine,
Pierrot ne chevauche plus la lune,
sa plume ne sait plus le chemin de l’encrier.
.
Perdu parmi tous mes habitants,
je ne suis plus seul,
et je ne suis plus celui qui parle le plus haut.
À être un homme multiple,
je me divise,
me brouille.
Ne parlez pas tous ensemble !
Laissez-moi me chercher,
je veux retrouver un coin d’enfance
et l’habiter seul,
m’y retrouver, et fermer la porte.
.
Où sont donc les odeurs joyeuses
qui habitaient la cuisine ?
Maman n’est plus là,
les hirondelles sont parties.
.
Bruits, mots et jours du passé,
je ne suis plus celui
qui n’était jamais content,
celui qu’une règle de trois
faisait basculer
quand nous étions plus de deux.
.
Et si je suis seul,
si vous ne me parlez plus,
qui répondra à mes questions ?
.
Hé, l’hirondelle, reviens,
et dis-moi qui, là-bas,
habite ma maison !
J’ai perdu le chemin d’enfance.
.
Quand je nous aurai quittés,
pourrai-je encore nous parler ?

Jean-Michel Sananès
Poème publié par l’auteur le 18/10/2022 sur « CHEVAL FOU », son blog personnel
– Certains poèmes, parfois, voudraient tellement nous persuader que nous les avons nous-même écrits. Le temps de les dire nous pouvons y croire…

Suis très très émue par ce poème et par la lecture magnifique que tu en donnes…
C’est par Ile Eniger que j’ai connu ce poète d’une force d’autant plus évidente que ses mots sont d’une simplicité merveilleuse…
Merci , merci Lélius de ce choix.
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