Elle viendra – 12 – Demain…

« Tomorrow and tomorrow and tomorrow… »

Devenue reine d’Écosse après avoir tant exhorté son époux à commettre l’odieux régicide qui les a conduits tous deux sur le trône, Lady Macbeth, hantée par le remords et la culpabilité vient de se donner la mort.
Très affecté par cette nouvelle, le roi Macbeth délivre ces quelques réflexions intimes sur le sens de la vie dans un célèbre soliloque.
Roi et criminel, on n’en est pas moins homme :

MACBETH :

She should have died hereafter ;
There would have been a time for such a word.—
Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow,
Creeps in this petty pace from day to day,
To the last syllable of recorded time ;
And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. Out, out, brief candle !
Life’s but a walking shadow ; a poor player,
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more. It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing.

Acte V, Scène 5.

MACBETH

Elle aurait dû attendre pour mourir ;
Le moment serait toujours venu de prononcer ces mots.
Demain, et puis demain, et puis demain,
Glisse à petits pas de jour en jour,
Jusqu’à la dernière syllabe du registre du temps ;
Et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous
Le chemin de la mort poussiéreuse.
Éteins-toi, éteins-toi, courte flamme !

La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur
Qui s’agite et se pavane son heure durant sur la scène
Et puis qu’on n’entend plus ; c’est une fable
Dite par un idiot, pleine de fracas et de fureur,
Et qui ne signifie rien.

Sur le chemin aux ailes…

Je regardais depuis l’autel
Le long chemin aux ailes.

Faut-il avoir quelques gènes slaves pour se complaire à cette légendaire nostalgie indéfinissable de l’âme russe ?
Il n’est pas indispensable que le grand Est ait pris quelque part à sa généalogie personnelle pour qu’on aime à se prélasser dans la rêverie mélancolique des mélodies russes où flotte souvent un parfum de fataliste résignation à son propre sort. Un romantisme qui n’a pas besoin d’être à la mode pour exister, et dont il ne faudrait pas qu’on l’appelât ‘ tristesse ‘, tant il porte en lui cette merveilleuse capacité de se métamorphoser, d’un coup, en rires tonitruants et généreux.

Elena Frolova

De cette vidéo déjà ancienne qui m’enchante toujours je ne sais presque rien, sauf que la guitare et la voix appartiennent à Elena Frolova, et que le poème est de Joseph Brodsky, écrivain russe, prix Nobel de Littérature 1987… au grand dam de l’Union Soviétique.
Brodsky disant de lui-même, avec humour : « Je suis un poète russe, un romancier anglais, et un citoyen américain ; merveilleux mélange ! ». Peut-on oublier qu’avec lui se clôt, en quelque sorte, « L’Age d’argent » des philosophes et poètes russes dont faisaient, entre autres, partie ces poétesses « maudites » que nous aimons tant, Anna Akhmatova et Marina Tsvétaëva,  et qu’il admirait infiniment.

Chez nous l’heure n’est pas encore à la neige ; pour ma part, elle n’est plus au mariage… ou alors avec une gouvernante extrêmement dévouée. Cela nous priverait-il d’une bien jolie balade – avec un « l » ou deux – sur ce « chemin aux ailes », un jour de noces ?

Noces d’hiver

Je me suis mariée
En plein janvier.
De l’église perchée sur la colline
La cloche sonnait longue et divine.
Je regardais depuis l’autel
Le long chemin aux ailes.
J’y envoyais mon regard
Qui est parti sans retard
Sur cette route ailée.
Ne pouvais plus le rappeler.
La cloche sonnait, sonnait,
Le marié me fixait,
Les cierges clignotaient,
Je les comptais.

Joseph Brodsky                Saint-Pétersbourg 1940 –       New-York 1996

 

L’art, la manière et… la grâce

Fallait-il, comme le prétendait jadis mon père, que Dieu fût de bonne humeur lorsqu’il créa l’Italie.

Tenez, par exemple : Sur la route de Gallipoli une Tarentule ou pire, une Veuve noire, vous a mordu. Le poison rend vos chances de survie bien ténues… Mais rien n’est vraiment perdu : Engagez-vous jusqu’à la transe dans une danse rituelle effrénée, la « tarentelle »,  et peut-être réussirez-vous, en exorcisant ainsi la mélancolie qui vous envahit, à convaincre, par la séduction, le mortel insecte de vous épargner.

Ah ! Vous ne savez pas danser… Eh bien, prenez une guitare canadienne, choisissez un compositeur autrichien et, en virtuose russe jouez la « pizzica » qu’il a écrite…

Si vous parvenez à imiter le modèle, l’araignée me l’a juré, vous n’aurez vraiment plus rien à craindre !

Vera Danilina interprète  – quel mot serait plus juste ? -,
« Tarentella »
de Johan Kasper Mertz
(guitariste et compositeur autrichien – 1806-1856)

‘ Préface en prose ‘

Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir !

Émile Zola – Lettre à la jeunesse – 14 décembre 1897

C’est avec la plus grande tristesse qu’il faut, hélas, actualiser cette remarque d’Émile Zola à l’adresse de la jeunesse de son temps.
Les plus optimistes ont le droit d’espérer que cette mise à jour sera la dernière. J’aimerais tellement faire partie de leur équipe, ainsi, d’ailleurs, que de toutes celles qui croient à la fin de la haine, quelle qu’en soit la forme, mais…

Roger Blin dit le poème écrit en 1942 par Benjamin Fondane, poète et philosophe roumain ayant choisi la France pour laquelle il se battit avant d’être déporté et assassiné en 1944, parce que juif :

Préface en prose

Préface en prose

C’est à vous que je parle, hommes des antipodes,
je parle d’homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier,
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il
ne pas crier vengeance !
L’hallali est donné, les bêtes sont traquées,
laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots
que nous eûmes en partage –
il reste peu d’intelligibles !

Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds,
– alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous. Une bouche qui priait, comme vous.

Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel. Et quand
une épine mauvaise égratignait ma peau,
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !
Certes, tout comme vous j’étais cruel, j’avais
soif de tendresse, de puissance,
d’or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j’étais méchant et angoissé,
solide dans la paix, ivre dans la victoire,
et titubant, hagard, à l’heure de l’échec !

Oui, j’ai été un homme comme les autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,
j’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai haï, j’ai souffert,
j’ai acheté des fleurs et je n’ai pas toujours
payé mon terme. Le dimanche j’allais à la campagne
pêcher, sous l’œil de Dieu, des poissons irréels,
je me baignais dans la rivière
qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites
le soir. Après, après, je rentrais me coucher
fatigué, le cœur las et plein de solitude,
plein de pitié pour moi,
plein de pitié pour l’homme,
cherchant, cherchant en vain sur un ventre de femme
cette paix impossible que nous avions perdue
naguère, dans un grand verger où fleurissait
au centre, l’arbre de la vie…

J’ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins,
et je n’ai rien compris au monde
et je n’ai rien compris à l’homme,
bien qu’il me soit souvent arrivé d’affirmer
le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
ai-je prétendu savoir ce qu’elle était mais vrai,
je puis vous le dire à cette heure,
elle est entrée toute en mes yeux étonnés,
étonnés de si peu comprendre –
avez-vous mieux compris que moi ?

Et pourtant, non !
je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos petits
comme des chats encor sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres à l’aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusés d’un délit que vous n’avez pas fait,
d’un meurtre dont il manque encore le cadavre,
changeant de nom et de visage,
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir !

Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
rien ! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n’est
qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d’homme, tout simplement !

Benjamin Fondane 1898 – 1944

« Poème en prose », L’Exode,

Super Flumina Babylonis, Paris 1942

 

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Un résumé de la biographie de Benjamin Fondane sur le site du Ministère des Armées 

https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/benjamin-fondane

La Vie

Je vous salue Madame la Vie

La vie

La vie parfois
comme une affiche lacérée
sur la palissade d’un terrain vague

la vie parfois
comme un journal enflammé
dans la stratégie des ombres

la vie qui a une raison d’être
deux raisons de connaître
trois raisons de ne pas croire en dieu

la vie comme un grand palais de pain
sous la coupole du silence

la vie qui ne change pas son fusil d’épaule
son fusil de cristal
qui ne change pas d’épaule
son épaule de lait caillé
qui ne change pas qui continue

la vie comme un oiseau dans un jardin
comme un jardin dans la mémoire
comme la mémoire dans un sein

la vie comme la vie
je vous salue Madame la Vie
Madame notre Mère
sur la terre et dans l’air et dans les eaux du rêve

Achille Chavée par Remy Van den Abeele – 1969

 

Extrait du recueil « ŒUVRE »
Éditions ‘ Les Amis d’Achille Chavée

Iconoclaste… mais quelle Reine !

Erté – La Reine de la Nuit

A l’instar de cette silhouette d’Erté, dessinateur de mode fort apprécié à la période Art-Déco, entre Paris, Broadway et Hollywood, la « Reine de la nuit » de « La Flûte Enchantée » a toujours occupé la scène debout, drapée dans de somptueuses robes, majesté hautaine aux traits durcis par l’incarnation du mal qu’elle est censée représenter, affirmant au premier regard et le dédain qu’elle nourrit pour le monde de la lumière et la supériorité du royaume des ténèbres qu’elle personnifie.

Ainsi, au cours de l’histoire de cet opéra, apparurent en scène les divas légendaires, sopranos-colorature aux voix aussi éblouissantes que leurs costumes, pour maîtriser les sommets vertigineux du rôle hystérique, plutôt modeste au demeurant, qu’ont créé Mozart et son librettiste Schikaneder.
Deux airs seulement, en effet. Mais quels airs ! Sans doute les plus difficiles du répertoire lyrique, exigeant de la voix à qui ils sont destinés une intransigeante habileté à repousser les limites du suraigu sans perdre la fluidité de la musique, la rondeur du timbre et la qualité de la diction… Pas moins !

Kathryn Lewek – Reine de la Nuit

Fallait-il qu’au festival d’Aix en Provence, en 2014, le metteur en scène britannique Simon McBurney décidât d’humaniser « La Flûte Enchantée »,  de sortir les personnages de leur univers mythique pour en faire, sans dévoyer la magie de l’œuvre,  des êtres de notre quotidien : Tamino en jogging et baskets, les Trois Dames en treillis, Papageno en clochard, et, incroyable surprise, la Reine de la Nuit en vieille femme blafarde, cheveux en bataille, tenant à peine sur sa canne au point d’avoir besoin du secours de son fauteuil roulant pour lancer les feux de sa colère. Ne restait plus qu’à doter cette « méchante hystérique » d’un cœur sensible de mère…
Et à lui donner une voix.

Kathryn Lewek – Soprano dramatique colorature

Kathryn Lewek, inoubliable Reine de la Nuit

Acte I : O zittre nicht, mein lieber Sohn
(Ne tremble pas mon cher fils)

Pamina, fille de la Reine de la Nuit a été enlevée par Zarastro. Le prince Tamino, sauvé de l’attaque du serpent par les trois Dames de la Nuit et tombé amoureux de Pamina en voyant son portrait, se retrouve devant la Reine éplorée qui le charge de la délivrer. En échange elle lui promet la main de Pamina.

Acte II : Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen
(Ma vengeance brûle des flammes de l’enfer)

La Reine de la Nuit exige, par vengeance, que Pamina tue son ravisseur, le grand prêtre Zarastro, et lui tend le couteau fatal.

— La vengeance de l’enfer bout dans mon cœur ;
La mort et le désespoir s’enflamment autour de moi !
Si Zarastro ne ressent pas la douleur de la mort par toi,
Tu n’es plus ma fille, non plus jamais !
Que soient à jamais bannis, à jamais perdus,
À jamais détruits tous les liens de la nature
Si Zarastro n’expire pas par ton bras !
Entendez ! Entendez ! Entendez, dieux de vengeance !
Entendez le serment d’une mère !