Chacun sa voie ! Chacun sa voix ! La convergence des contraires

J’ai à la fois le sens de l’irréductibilité de la contradiction et le sens de la complémentarité des contraires. C’est une singularité que j’ai vécue, d’abord subie, puis assumée, puis intégrée.

Edgar Morin in « Mes démons » (1994)

Ce qui sépare deux êtres établit souvent entre eux, par delà les temps, les lieux et les circonstances qui contribuent à les différencier, une forme de lien, par contraste. Si l’on veut bien se donner la peine d’échapper à l’illusion des apparences, on peut alors apercevoir distinctement la ligne de convergence de ces contraires que tout, à priori, présentait comme devant s’exclure mutuellement.

Ainsi en va-t-il des voix humaines ; elles aussi, les plus discordantes et que tout oppose – tessitures, timbres, styles, résonances – réussissent parfois, sans doute du fait de cette humanité qui les façonne, à entrer en confluence à ce point unique que représente la beauté qu’elles révèlent, chacune à sa manière, à l’auditeur dépouillé de tout préjugé, livré à la seule sensibilité de son émotion.

Ainsi vont également les voies contraires qui finissent, plus souvent qu’on ne le pense, par se retrouver dans cet espace indéfini de convergence, inimaginable depuis le point de leur origine et pourtant né de leur nécessaire, de leur ontologique complémentarité. Qu’elle est ténue, qu’elle est fragile, qu’elle est ondoyante, la ligne de partage du sacré et du profane ! Elle nous ressemble tellement.

Rien n’est beau comme la voix humaine, quand elle est belle.

Laure Conan (romancière québécoise  1845 – 1924)
in « À l’œuvre et à l’épreuve » – 1850

♦   Voix séraphique et stratosphérique de la prière montant vers les cieux : voix de l’espoir et de la consolation :

Pitié pour moi, mon Dieu, dans Ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense.
Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi.
Contre Toi, et Toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait.
Ainsi, Tu peux parler et montrer Ta justice, être juge et montrer Ta victoire.
Moi, je suis né dans la faute, j’étais pécheur dès le sein de ma mère.
Mais Tu veux au fond de moi la vérité ; dans le secret, Tu m’apprends la sagesse.
Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur ; lave-moi et je serai blanc, plus que la neige.
Fais que j’entende les chants et la fête : ils danseront, les os que Tu broyais.
Détourne Ta face de mes fautes, enlève tous mes péchés.
Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de Ta face, ne me reprends pas Ton Esprit Saint.
Rends-moi la joie d’être sauvé ; que l’esprit généreux me soutienne.
Aux pécheurs, j’enseignerai tes chemins ; vers toi, reviendront les égarés.
Libère-moi du sang versé, Dieu, mon Dieu sauveur, et ma langue acclamera Ta justice.
Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera Ta louange.
Si j’offre un sacrifice, Tu n’en veux pas, Tu n’acceptes pas d’holocauste.
Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; Tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé.
Accorde à Sion le bonheur, relève les murs de Jérusalem.
Alors Tu accepteras de justes sacrifices, oblations et holocaustes ; alors on offrira des taureaux sur Ton autel.

Il y a, dans certaines voix, des nuances, des sortes de déchirures délicieuses, qui éveillent en moi une grande tendresse.

Paul Léautaud – Le journal littéraire (1968)

   Voix rocailleuse burinée par l’alcool, accompagnant les errances du vagabond sur les chemins du désespoir au rythme valseur d’un baluchon baptisé pour toujours « Mathilda » :

Beurré à mort et blessé, c’est pas la lune qu’a fait ça.
J’en ai pour mon argent à présent.
À demain, mec. Hé, Frank, est-ce que j’peux
T’emprunter dix tunes, pour aller
Faire valser Mathilda*, valser Mathilda, viens faire valser Mathilda avec moi !
Je suis la victime innocente des fonds d’impasse
Et j’en ai assez de tous ces soldats ici.
Personne parle anglais, et tout est détruit.
Et mes Staceys** sont trempées jusqu’aux os
Pour aller faire valser Mathilda…
.
Voici que les chiens aboient
Et qu’un taxi se gare,
Peuvent rien pour moi ceux-là !
Je t’ai supplié de me suriner,
Tu m’as déchiré la chemise.
Et je suis sur les rotules ce soir
À tituber Bushmills***
T’as enfoncé ta dague dans ta silhouette
En contrejour de la fenêtre
Pour aller faire valser Mathilda…
.
J’ai perdu mon [médaillon] St-Christophe à présent
Maintenant que j’ai embrassé Mathilda
Et que la machine à sous est au courant
Et les chinetoques non-conformistes
Et les enseignes sans pitié
Et les filles qui sont aux séances de striptease là-bas
Vont aller faire valser Mathilda…
.
Non, je veux pas de ta sympathie !
Les fugitifs disent qu’on peut plus rêver dans les rues,
Rafles pour homicide involontaire
Et les fantômes qui vendent des souvenirs
Ils veulent pas être en reste.
N’empêche, tu vas faire valser Mathilda…
.
Et tu peux demander à n’importe quel marin
Et ses clés au geôlier
Mais les vieux dans leurs fauteuils roulants savent
Que Mathilda est l’accusée :
Elle en a tué une centaine
Et elle te suit partout où tu vas
Faire valser Mathilda…
.
Et c’est une valoche cabossée
Pour un hôtel quelque part
Et une blessure qui guérira jamais.
Pas de prima donna, le parfum provient
D’une liquette tachée de sang et de whisky.
Et bonne nuit aux balayeurs,
Gardiens de la flamme des veilleurs de nuit,
Et bonne nuit à Mathilda aussi !
.
* Mathilda : nom donné par les "swagmen", les vagabonds australiens, allant de ferme en ferme chercher un peu de travail, au baluchon ou à la besace qui ne les quittait jamais et qui ballottait sur leurs épaules au gré de leurs pas. 
"Faire valser Mathilda" : arpenter le bush, partir sur les chemins.

** Stacey’s : marque de chaussures chic

*** Bushmills : marque de whisky irlandais

Publié par

Lelius

La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !

9 réflexions au sujet de “Chacun sa voie ! Chacun sa voix ! La convergence des contraires”

  1. Des voix, des tessitures et des couleurs, vous en offrez pour tous les goûts !
    Pour ma part, j’avoue que les voies séraphiques me touchent et m‘aident à m’envoler vers les voûtes avec légèreté et grâce en oubliant la réalité de mon corps si pesant parfois !

    Aimé par 1 personne

    1. Chacun sa voie ! Chacun sa voix !
      Tout l’objet de mon propos était de montrer que la spiritualité et la grâce ne sont pas l’apanage des voix d’anges. Il me semble que l’on peut parfois atteindre les sommets en passant par des chemins moins aériens, plus terrestres.
      Le chemin, d’ailleurs, n’est-il pas bien plus important que le but ? Si ce billet a ouvert un instant pour vous une voie vers la grâce, je m’en réjouis.
      Merci , chère Marie-Christine, de votre toujours très agréable visite !

      Aimé par 1 personne

  2. Le sacré et le profane. La lumière et les ténèbres. Ne sont-ils pas indissociables ? Les deux faces d’une même pièce aussi différents puissent-ils paraitre ? Intenses l’un comme l’autre, profonds, si profonds, bouleversants dans ces voix célestes pures qui quittent le monde et montent haut en une prière intense qui remue de l’intérieur, et cette voix éraillée imbibée de vie et de ses aléas, qui nous noue instantanément la gorge, fissure, brise quelque chose de l’intérieur. J’ai été portée, transportée par ces deux registres de prime abord si contradictoires, et qui ne le sont finalement pas tant leurs émotions sont proches, intenses. Une sublime rencontre du sacré et du profane, de la lumière et des ténèbres, de l’espoir et du désespoir. Une telle densité humaine, d’émotion pure tout autant ascendante avec ces voix séraphines, que descendante pour cette voix éraillée. Le Ciel, la Terre. Je suis très émue. Merci beaucoup Lelius d’avoir illustré aussi brillamment, et avec beaucoup d’humanité, de finesse, oserai-je dire de tendresse l’émotion qui lie les deux univers qui semblaient si éloignés, si inconciliables, et qui s’avèrent finalement tellement, tellement proches dans leur humanité! Un grand merci à vous pour cette magnifique rencontre !

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci à vous pour le chaleureux accueil que vous réservez à ce billet.
      Vous avez perçu, comme moi, la profonde proximité de ces deux expressions apparemment si différentes, si opposées. Les chemins vers l’âme sont si nombreux, si variés ; ils appartiennent exclusivement au domaine du sensible. Et, incontestablement, – ce n’est pas un scoop – vous faites partie de ces élus (es) qui en possèdent les clés.
      Je profite de cette réponse pour vous dire tout le plaisir que m’a procuré le beau voyage que vous m’avez offert dans votre billet « La Bella Italia ». Un régal total !

      Aimé par 1 personne

  3. « La matière sonore du poème reste à jamais ouverte. A tout moment, chacun peut lui donner son souffle. Mais elle a une origine dans la voix même de l’auteur, son rythme, son accent, son allant. » Yves Bonnefoy
    Merci Lelius pour vos mots sensibles, touchants, profonds, et de plus cela me fait très plaisir que vous vous soyez régalée avec La Bella Italia! Je vous avouerai que moi aussi!

    Aimé par 2 personnes

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